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Emploi des jeunes diplômés : et si le vrai frein n’était pas l’IA, mais TikTok ?

  • frederic.coureau
  • mai 22, 2026
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Nous avons lu, puis relu. Frédéric Cavazza, expert reconnu des usages numériques et de la transformation digitale, a publié sur son blog une analyse à rebours du discours ambiant : et si le principal frein à l’emploi des jeunes diplômés n’était pas l’intelligence artificielle, mais TikTok ?
La démonstration nous a interpellés autant qu’elle nous a convaincus de son intérêt pour les décideurs économiques de notre territoire.

Le point de départ est désormais familier. Pendant que le débat public s’inquiète d’un grand remplacement des cols blancs par les machines, un facteur beaucoup plus discret éroderait l’employabilité de la jeune génération : son rapport au smartphone.

La thèse a le mérite de déplacer le regard, et de le poser là où on ne l’attendait pas.

Un marché du travail plongé dans l’incertitude

Frédéric Cavazza a d’abord rappelé une évidence que beaucoup préfèrent contourner : personne ne sait vraiment où va le marché de l’emploi.
Le rythme d’innovation de l’IA a rendu toute prévision au-delà de deux ans illusoire, et la plupart des institutions, des ministères aux établissements d’enseignement, raisonnent sur une échelle de temps incompatible avec un marché qui se reconfigure tous les six mois.

Ajuster des référentiels de compétences peut prendre plusieurs années ; les usages, eux, basculent en quelques mois.

Les signaux disponibles ne facilitent pas la lecture. Une étude d’Anthropic a mesuré un recul de quatorze pour cent des entrées en emploi des 22-25 ans dans les métiers exposés à l’IA, tandis que des travaux de l’université Stanford ont relevé une baisse de vingt pour cent des emplois pour les jeunes développeurs depuis la fin 2022.

À ces chiffres répondent des analyses inverses qui jugent l’apocalypse de l’emploi très exagérée. Dans cette polycrise, la prudence est devenue l’attitude dominante des entreprises : on temporise, on diffère les décisions et les embauches.
Pendant ce temps, des centaines de milliers de jeunes diplômés arrivent chaque année sur le marché.

Plusieurs analyses convergent désormais vers une même image, plus subtile que celle du cataclysme : celle d’une érosion silencieuse des postes d’entrée de carrière. Le cabinet de conseil Wavestone a ainsi synthétisé des travaux récents, dont ceux de l’économiste Erik Brynjolfsson, à Stanford, qui montrent que les offres destinées aux jeunes diplômés reculent dans les métiers les plus exposés à l’IA, tandis que les profils expérimentés restent relativement épargnés.

Une mécanique discrète, mais qui frappe précisément ceux qui cherchent leur premier emploi.

L’IA agentique, une reconfiguration plus qu’une rupture

Là où l’analyse de Frédéric Cavazza prend de la hauteur, c’est en refusant le scénario catastrophe d’une destruction massive et soudaine d’emplois.
Il a décrit un mouvement plus lent et plus insidieux : les agents intelligents absorberont progressivement les tâches répétitives et prévisibles, qui constituent l’essentiel des emplois de bureau, sous la supervision d’une poignée de salariés réellement investis.

Cette lecture rejoint celle de l’économiste Gregory Verdugo, qui a consacré un ouvrage à l’IA et à l’emploi. Il rappelle que les grandes transitions technologiques prennent du temps : la révolution numérique a mis près de trente ans à transformer en profondeur le marché du travail.

Les prouesses techniques de l’IA avancent aujourd’hui bien plus vite que leur diffusion réelle dans les entreprises, ce qui invite à se méfier autant des scénarios catastrophistes que de l’illusion d’un bouleversement instantané. La rupture n’aura pas lieu d’un coup, mais la reconfiguration, elle, sera profonde et durable.

Le scénario laisse peu de place aux profils intermédiaires, ceux qu’il nomme sans détour les « PNJ », personnages non-joueurs empruntés au vocabulaire du jeu vidéo. Comprendre : les salariés ou étudiants passifs, qui ne remettent rien en question et attendent que l’employeur, l’école ou l’État leur apporte des solutions.

Le propos est rude, l’auteur l’assume, mais il pointe une bascule réelle : ce ne sont plus les capacités techniques qui feront la différence, puisque les machines s’en chargeront, mais l’implication.

Motivation et discipline, les nouveaux actifs

C’est le cœur du raisonnement, et ce qui nous a paru le plus utile à partager. Pour Frédéric Cavazza, les compétences détenues à un instant donné se déprécient désormais trop vite pour constituer un capital durable.
Ce qui compte, c’est la capacité à apprendre, la curiosité, l’assiduité, bref la motivation et la discipline.

Plutôt que d’affronter l’IA sur son terrain, le calcul et la mémorisation, il invite à cultiver les formes d’intelligence qu’une machine maîtrise mal : l’intelligence interpersonnelle, intra-personnelle, existentielle.

Or ces deux carburants de la motivation, le temps et l’énergie, sont précisément ce que les grandes plateformes sociales captent sans relâche.
De là sa formule choc : le véritable tueur d’employabilité s’appellerait TikTok. Il ne s’agit pas d’un procès isolé. Il a rappelé que les deux tiers des Français fréquentent les médias sociaux chaque jour, et que « passer le temps » est devenu la deuxième motivation déclarée pour près d’un utilisateur sur deux.
Un scrolling compulsif qui dégrade l’attention et la concentration, au moment où l’employabilité exige tout le contraire.

Plus frappant encore, le volume de paroles échangées entre humains aurait chuté de vingt-huit pour cent en moins de quinze ans.

Une jeunesse pourtant plus lucide que l’image du « PNJ »

Le portrait est sévère, et c’est sans doute là qu’il mérite d’être nuancé. Les données disponibles dessinent en effet une jeunesse paradoxale : massivement utilisatrice d’IA, mais loin d’être aussi passive que le cliché le laisse croire.

Une enquête de l’institut Opinion Way a montré que huit jeunes de 18 à 30 ans sur dix ont déjà intégré l’IA dans leurs activités, tout en restant une large majorité à juger qu’il leur reste beaucoup à apprendre.
Plus de six sur dix redoutent même des effets négatifs, de la dépendance à la pression sur la productivité.

Le constat se vérifie plus tôt encore dans le parcours. Au Canada, un rapport de l’organisme Actua a relevé que plus de neuf adolescents sur dix utilisent déjà l’IA, pour leurs études comme pour leurs loisirs, mais le plus souvent en autodidactes, sans cadre éthique ni pédagogique.

Les usages se diffusent à toute vitesse, pendant que l’école et la formation peinent à suivre, ce qui rejoint exactement le diagnostic de Frédéric Cavazza sur le décalage des échelles de temps.

Plus troublant encore, une enquête conduite par la CNIL et le groupe VYV a établi que près de neuf jeunes sur dix recourent à une IA conversationnelle, et qu’une partie d’entre eux en a fait un confident, parfois une forme de « psy » de poche, avec un niveau de confiance élevé mais une faible conscience du sort réservé à leurs données.

Près d’un tiers de ceux qui se sont confiés à une IA disent s’être déjà sentis mal à l’aise après un conseil reçu. Autrement dit, les mêmes outils qui peuvent décupler les capacités risquent aussi de nourrir une nouvelle dépendance, si l’« agence » n’est pas travaillée.

L’« agence », seule vraie réponse à la montée des agents

L’analyse aurait pu s’arrêter à un constat désabusé. Frédéric Cavazza a préféré tracer une issue, et c’est l’idée qui nous a le plus marqués. Il a d’abord écarté les fausses pistes : ni l’encadrement réglementaire des médias sociaux, en panne depuis des mois, ni les promesses de revenu universel ne lui paraissent à la hauteur.

Sa conviction est que ni les pouvoirs publics, ni les écoles, ni les entreprises ne pourront suivre la cadence imposée par les géants de la tech. La réponse serait donc, avant tout, personnelle.

Elle tient dans un mot qu’il a choisi avec soin : l’« agence ». Le terme joue volontairement sur son opposition avec les agents intelligents.
Au moment où la machine devient un agent capable d’exécuter, l’humain doit redevenir, lui, pleinement acteur de sa trajectoire.

Développer son agence, c’est cultiver trois facultés que rien n’automatise : la capacité d’agir de sa propre initiative, la capacité d’apprendre en continu, et la capacité de réfléchir par soi-même plutôt que de laisser un flux de contenus dicter ses choix.

C’est là que la boucle se referme avec le diagnostic de départ. Si le smartphone pèse sur l’employabilité, ce n’est pas par hasard : il confisque le temps, l’énergie et l’attention, qui sont précisément la matière première de cette agence.

Reprendre la main sur son outil numérique n’est donc pas une simple cure de déconnexion, mais la condition pour redevenir pilote de son parcours professionnel. Voilà pourquoi cette notion nous semble bien plus qu’un conseil de développement personnel. E

lle dessine une véritable grille de lecture de l’employabilité de demain : à compétences techniques équivalentes, et bientôt déléguées aux machines, ce sera la capacité d’agir, d’apprendre et de penser qui fera la différence entre deux candidats.

Pourquoi ce sujet nous concerne directement

Si cette analyse nous a arrêtés, c’est qu’elle résonne avec une préoccupation très concrète des employeurs de notre bassin économique.

La question de l’attractivité des métiers, en particulier des métiers industriels, et celle de la motivation des jeunes qui s’y engagent, traversent chaque discussion avec les dirigeants que nous accompagnons. Ce que décrit Frédéric Cavazza à l’échelle nationale, beaucoup le vivent au quotidien à l’échelle d’un atelier ou d’un service recrutement.

On peut discuter le ton, parfois volontairement provocateur, ou nuancer telle ou telle statistique. On retiendra surtout cette invitation à développer l’« agence » de chacun, qui ouvre une piste concrète.

Car si la responsabilité est d’abord individuelle, les entreprises et les acteurs de la formation ont un rôle à jouer pour révéler et nourrir cette capacité d’agir chez leurs jeunes recrues, plutôt que d’attendre qu’elle tombe du ciel.
Repenser la manière dont nos territoires forment, attirent et fidélisent leurs talents passera sans doute par là. C’est à ce titre que nous avons jugé l’analyse de Frédéric Cavazza digne d’être relayée et débattue.

L’article de Frédéric Cavazza, « Le principal frein à l’emploi des jeunes diplômés n’est pas l’IA, mais TikTok », est disponible sur son blog fredcavazza.net, sous licence Creative Commons.

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