Vichy, cinq ans après l’UNESCO : ce que rapporte vraiment économiquement un label mondial
Cinq ans après son entrée au patrimoine mondial de l'UNESCO, Vichy peut revendiquer un bilan que peu de villes classées atteignent : celui d'une reconnaissance transformée en chantier. Là où d'autres se contentent d'un trophée, la reine des villes d'eaux a fait de son label un levier d'investissement de plus de 90 millions d'euros au total, répartis entre plusieurs chantiers emblématiques mêlant fonds publics et engagements privés. L'occasion d'interroger, au fond, ce que rapporte vraiment une inscription mondiale.
Le 24 juillet 2021, le 44e Comité du patrimoine mondial, réuni à Fuzhou en Chine, inscrivait les onze Grandes Villes d'Eaux d'Europe sur la Liste du patrimoine mondial. Vichy y représentait la France, aux côtés de dix cités thermales réparties dans sept pays, de Bath au Royaume-Uni à Baden-Baden en Allemagne, de Spa en Belgique à Karlovy Vary en Tchéquie. Cinq ans plus tard, jour pour jour, le maire de la commune bourbonnaise mesure le chemin parcouru.
« Cette inscription a profondément transformé le regard porté sur Vichy, en France comme à l'international », confie Frédéric Aguilera, maire de Vichy, président de Vichy Communauté et vice-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes. « Elle a redonné confiance, suscité de nouveaux projets et mobilisé des énergies autour d'une ambition commune. » Le propos pourrait sonner comme un satisfecit d'élu. Les chiffres, eux, lui donnent une consistance.
Un label ne vaut que si on le fait vivre
C'est la phrase qui résume le mieux la doctrine vichyssoise. « Une inscription ne vaut que si on la fait vivre », martèle Frédéric Aguilera. Derrière la formule, une conviction : le classement n'est pas une fin, mais un commencement. « Ces cinq premières années nous ont montré que ce classement n'était pas une récompense pour le passé. Il est un formidable levier pour construire l'avenir. »
Cette lecture n'a rien d'anodin. Elle tranche avec l'idée, répandue chez nombre d'élus, qu'une inscription suffirait à déclencher mécaniquement un afflux de visiteurs et de retombées. La réalité est plus exigeante. Interrogé au Parlement sur les effets d'un classement, le ministère de la Culture lui-même invite à la prudence : il existe peu d'études spécifiques reliant inscription et développement économique, et il demeure difficile de distinguer ce qui relève de l'effet du label de ce qui tient à l'intérêt propre du site. Les hausses de fréquentation annoncées après une inscription, rappelle le ministère, restent souvent du registre déclaratif. Une étude portant sur les vingt-sept pays de l'Union européenne confirme la nuance : chaque site inscrit n'accroît en moyenne les arrivées touristiques que de 0,22 %, l'effet jouant surtout par le prestige cumulé d'un pays plutôt que par la notoriété d'un site isolé.
Autrement dit, le label n'est pas un chèque en blanc. Il ouvre une fenêtre ; encore faut-il s'y engouffrer. C'est précisément le choix qu'a fait Vichy.
Plus de 90 millions pour transformer un titre en chantier
Le cœur du dispositif porte un nom : la Renaissance du cœur thermal. Sa pièce maîtresse, la rénovation du Parc des Sources, mobilise une trentaine de millions d'euros et bénéficie de soutiens croisés de l'Europe, de l'État, de la Région, du Département et de la Fondation du Patrimoine. Engagé au printemps 2023 et conduit jusqu'en 2026, le chantier redonne son éclat à un espace de six hectares en plein centre-ville, qui n'avait pas connu de restauration majeure depuis 1930. Propriétaire de son domaine thermal depuis 2021, la Ville a fait le pari de reprendre la main sur son patrimoine avant de le réinventer. Onze fontaines jaillissantes y symbolisent désormais les onze villes d'eaux européennes.
À quelques pas, le Casino – Grand Café connaît sa propre mue. Le groupe Partouche, concessionnaire, y engage un investissement privé compris entre dix et douze millions d'euros pour moderniser le bâtiment et l'ouvrir davantage sur le parc. Plus loin, c'est l'appareil thermal lui-même qui se transforme : le groupe France Thermes déploie un programme de cinquante millions d'euros, qui a déjà permis la rénovation de l'établissement Callou, rouvert en mars 2025, ainsi que des hôtels Mercure et Ibis.
Mis bout à bout, ces trois chantiers — les quelque trente millions du Parc, les dix à douze millions du Casino et les cinquante millions du volet thermal — représentent un effort cumulé de plus de quatre-vingt-dix millions d'euros. Ce total n'est pas celui d'un budget unique : il agrège de l'argent public et des engagements privés, et c'est précisément ce mélange qui dit la confiance retrouvée. « De nombreux investisseurs ont choisi de croire à nouveau en Vichy », résume le maire. La formule n'est pas qu'un effet de tribune : elle décrit un mouvement de capitaux bien réel, dans une ville de 26 000 habitants qui n'était plus, il y a peu, une évidence pour les décideurs.
Bordeaux, le précédent qui éclaire la trajectoire vichyssoise
Pour mesurer ce qu'un tel pari peut produire, un exemple s'impose : Bordeaux. Inscrite en 2007 sous le nom de « Port de la Lune », la capitale girondine fut alors le plus vaste ensemble urbain jamais classé, avec plus de trois cent cinquante monuments historiques dans son périmètre. Là non plus, l'inscription n'a pas surgi de nulle part : elle est venue couronner un ambitieux projet urbain lancé dès les années 1990, fait de nettoyage des façades, de retour au fleuve, d'arrivée du tramway et de requalification des quais. Le label a offert à la ville une vitrine internationale et accéléré une dynamique déjà engagée, portant la fréquentation touristique à un niveau nettement supérieur à celui d'avant le classement.
La leçon bordelaise vaut pour Vichy : l'UNESCO récompense rarement l'attentisme, il amplifie les villes qui investissent. En engageant ses chantiers dans la foulée de son inscription, la reine des villes d'eaux s'inscrit dans cette même logique.
Bath et Baden-Baden, l'horizon des villes sœurs
Les villes sœurs de Vichy offrent d'autres repères. Bath, au Royaume-Uni, seule ville britannique intégralement classée et inscrite une première fois en 1987 avant de l'être une seconde en 2021 avec les Grandes Villes d'Eaux, tire aujourd'hui de son tourisme quelque 436 millions de livres de dépenses annuelles et près de 9 400 emplois, soit environ un dixième de l'emploi local. Baden-Baden, de son côté, met en avant un profil international renforcé par le label, des séjours plus longs, des dépenses accrues et un étalement de la saison au-delà de l'été. Deux trajectoires qui dessinent, pour Vichy, un horizon crédible à dix ou vingt ans.
« Faire union est difficile », mais c'est là que se joue l'avenir
Au-delà des chiffres, Frédéric Aguilera insiste sur une dimension moins comptable et pourtant structurante : le lien tissé avec les dix villes sœurs. « Une inscription ne vaut que si on la fait vivre. Et la faire vivre, c'est nouer des liens concrets avec nos villes sœurs et tisser des ponts avec nos amis anglais, belges, allemands, autrichiens, tchèques et italiens », explique-t-il. L'exercice, reconnaît le maire, n'a rien d'évident : « Je mesure aujourd'hui, mieux qu'hier, combien faire union est difficile. Mais loin de me décourager, cette expérience me convainc chaque jour un peu plus de l'utilité de l'Europe et de l'interculturalité. »
Cette coopération n'est pas qu'un supplément d'âme. Elle constitue le socle sur lequel repose la valeur du bien transnational, et donc, à terme, son attractivité. Un patrimoine partagé se défend et se promeut mieux à onze qu'à une seule voix.
Cinq ans après Fuzhou, Vichy a fait un choix clair : ne pas se reposer sur son titre, mais en faire le moteur d'une transformation. Le pari n'est pas encore pleinement gagné, car aucun classement ne garantit à lui seul son retour sur investissement. Mais la ville a mis toutes les chances de son côté. « J'ai la conviction que les plus belles pages restent encore à écrire », glisse le maire. Au rythme des chantiers engagés, la reine des villes d'eaux semble décidée à lui donner raison.
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