La France a franchi au printemps la barre des 70 000 défaillances d’entreprises sur douze mois. Derrière ce chiffre record, le dernier bulletin de la Banque de France dessine un basculement : ce ne sont plus les mêmes entreprises qui tombent, ni pour les mêmes raisons qu’au sortir de la crise sanitaire.
Radiographie nationale, avec un détour obligé par les quatre départements auvergnats, où les trajectoires divergent fortement.
Un plateau haut qui ne doit plus rien au rattrapage post-Covid
Les chiffres d’abord. À fin mai 2026, la Banque de France recense 70 077 défaillances en cumul sur douze mois, contre 70 257 un mois plus tôt.
Une légère baisse, la première après plusieurs mois de hausse, mais qui laisse le compteur 4,4 % au-dessus de son niveau de mai 2025 et environ 18 % au-dessus de la moyenne 2010-2019.
Sur l’année civile 2025, le bulletin publié cet été par la Direction des Entreprises de la Banque de France comptabilise 68 602 procédures ouvertes, un niveau jamais atteint, ni lors de la crise financière de 2008, ni pendant la crise des dettes souveraines.
La progression annuelle a certes nettement ralenti, à +3,6 % contre +17,7 % en 2024 et près de +50 % en 2022. Mais c’est précisément ce plateau haut qui interroge.
Pendant trois ans, l’explication dominante tenait en un mot : rattrapage. Les aides massives déployées pendant le Covid avaient maintenu en vie des entreprises condamnées, dont la défaillance n’était que différée.
Ce récit ne tient plus. La Banque de France estime à 53 395 le nombre de défaillances « évitées » entre 2020 et 2022, et à 37 659 le surplus enregistré depuis 2023 : le rattrapage est consommé aux trois quarts, et il l’est intégralement pour toutes les catégories d’entreprises hors microentreprises.
Emilie Quema, directrice des Entreprises de la Banque de France, le résume dans sa présentation du bulletin : « l’effet de rattrapage post-Covid ne suffit plus à expliquer les niveaux observés aujourd’hui ». Ce qui alimente désormais les tribunaux de commerce relève de fragilités bien actuelles.
Le portrait-robot a changé : plus endettées, plus grandes
C’est l’apport le plus neuf du bulletin signé Olivier Gonzalez et Mathilde Lê : la comparaison du profil financier des entreprises défaillantes de 2025 avec celles de 2019.
Le taux d’endettement médian des entreprises qui tombent est passé de 25 % du bilan en 2019 à 31 % en 2025, quand celui des entreprises pérennes reste stable autour de 17 %. L’écart se creuse aussi sur l’activité : les défaillantes de 2025 affichent une chute médiane de chiffre d’affaires de 7 %, quand les entreprises pérennes progressent encore de 2,4 %.
Le bulletin note que les défaillances se caractérisent désormais « par une dégradation plus marquée de leurs structures financières ». En clair, il faut aujourd’hui plus de trésorerie et plus de rentabilité qu’avant-crise pour absorber les chocs et survivre.
La taille des dossiers change également. Les microentreprises concentrent toujours 92 % des défaillances, mais leur niveau ne dépasse « que » de 12 % la moyenne 2010-2019. Pour les PME hors microentreprises, l’écart atteint 68 %, et la hausse se poursuit à plus de 9 % en rythme annuel. Le cabinet Altares confirme la tendance sur le début 2026 : les défaillances des PME de 20 à 99 salariés bondissent de 12,1 % au premier trimestre, et 75 350 emplois sont menacés par les procédures ouvertes depuis janvier, un plus haut depuis la crise de 2009.
Ce déplacement du risque vers des structures plus intégrées dans les chaînes de valeur change la nature du phénomène : chaque dossier pèse davantage en emplois, en encours fournisseurs et en effets d’entraînement sur les sous-traitants.
Secteurs : la construction souffle, l’agriculture et la santé décrochent
La ventilation sectorielle de mai 2026 réserve une surprise.
La construction, premier secteur en volume avec 14 368 défaillances sur douze mois, est le seul grand secteur en recul, à -3,2 % sur un an.
Les transports et l’entreposage décélèrent nettement, à +4,0 % contre +8,5 % un mois plus tôt.
À l’inverse, deux ensembles accélèrent : l’agriculture, la sylviculture et la pêche, dont les défaillances progressent de 19,6 % sur un an, et le bloc enseignement, santé, action sociale et services aux ménages, en hausse de 15,8 %.
Le bulletin annuel confirme cette singularité des services à la personne, seul secteur dont la dynamique s’est accélérée en 2025, tirée par les services de santé et les activités sportives, récréatives et de loisirs.
Les entreprises de taille intermédiaire et les grandes entreprises restent marginales en volume, avec 67 défaillances sur douze mois, mais leur progression de 15,5 % sur un an constitue un signal faible à surveiller, chaque dossier étant lourd d’enjeux territoriaux.
En Auvergne, l’Allier en première ligne
L’Auvergne n’échappe pas au mouvement national, mais elle le vit à quatre vitesses. En 2025, 1 116 procédures ont été ouvertes sur les quatre départements, contre 900 en 2018, dernière année de référence avant la crise sanitaire.
Raphaël Petavy, mandataire judiciaire à Clermont-Ferrand et membre du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires, ne mâche pas ses mots : « 2025 a été une année noire, avec 11 % de procédures en plus ».
Selon lui, la hausse atteint 37 % dans l’Allier, 3 % dans le Puy-de-Dôme comme dans le Cantal, tandis que la Haute-Loire reste stable d’une année sur l’autre.
Le premier trimestre 2026 prolonge et nuance ce paysage. Selon l’étude Allianz Trade d’avril, l’Allier reste parmi les départements les plus dégradés de la région avec une hausse de 23 %, derrière la Savoie (+55 %) et l’Ardèche (+26 %). Le Puy-de-Dôme limite la progression à 3 %, et la Haute-Loire signe le retournement le plus net de la région avec un recul de 18 % des défaillances.
À l’échelle d’Auvergne-Rhône-Alpes, la même étude recense 2 370 défaillances au premier trimestre, en hausse de 11 %, faisant de la région la deuxième la plus touchée de France derrière l’Île-de-France, avec 12 % du total national.
Sur douze mois, les services concentrent 35 % des dossiers régionaux, devant la construction (22 %) et le commerce (20 %). Altares, qui comptait pour sa part plus de 8 000 défaillances dans la région sur l’ensemble de 2025, souligne que le BTP pèse à lui seul plus d’un quart des procédures régionales.
Un trait auvergnat mérite enfin l’attention des dirigeants : les deux tiers des dossiers ouverts dans les quatre départements sont des liquidations judiciaires directes, signe que les entreprises en difficulté sollicitent l’accompagnement trop tard, quand les marges de manœuvre ont disparu.
Les procédures préventives, mandat ad hoc et conciliation en tête, restent largement sous-utilisées.
2026, année de tri plus que d’effondrement
Faut-il redouter une nouvelle vague ? Les professionnels des procédures collectives s’accordent à considérer 2026 comme une année encore critique, et les prévisionnistes tablent sur un niveau proche des records de 2025.
La légère décrue de mai, portée par la construction et les microentreprises, suggère toutefois davantage une stabilisation à haut niveau qu’un emballement.
Un dernier chiffre remet l’ensemble en perspective : plus de 1,2 million d’entreprises ont été créées en France sur les douze mois achevés fin mai, en hausse de 10 % sur un an.
Le tissu productif s’élargit plus vite que les défaillances ne le rognent, et la Banque de France observe que les générations récentes d’entreprises défaillent moins que leurs aînées à horizon comparable.
La montée des procédures collectives ne raconte pas un recul de l’esprit d’entreprendre : elle raconte un tri plus sévère, dans une économie où la trésorerie et la structure financière font désormais la différence entre celles qui traversent et celles qui tombent.