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Derrière les 93 milliards de ‘Choose France’, ce que l’industrie Auvergnate a vraiment capté ?

  • frederic.coureau
  • juin 23, 2026
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Le 1er juin, le sommet Choose France a battu son record historique à Versailles : 93 milliards d’euros annoncés, 71 projets, plus de 15 600 emplois promis.
L’intelligence artificielle et les centres de données y occupent une place centrale, à la mesure d’un enjeu de souveraineté que la France ne peut pas ignorer.


Mais cet enjeu n’efface pas l’autre : celui d’une industrie de production qui, elle aussi, conditionne l’indépendance économique du pays.
Reste à savoir ce que ce second pilier représente concrètement une fois redescendu jusqu’au Puy-de-Dôme, à l’Allier, à la Haute-Loire ou au Cantal.

L’enquête de L’Usine Nouvelle a permis de chiffrer ce que la grand-messe versaillaise laisse rarement voir en détail. Sur les 93 milliards d’euros annoncés lors de cette neuvième édition, moins de 4 milliards d’euros devraient être fléchés vers des sites de production industriels, le reste se répartissant notamment vers les infrastructures numériques et l’intelligence artificielle.

Un partage qui reflète une réalité économique mondiale plutôt qu’un choix français isolé, et qui pose une question d’équilibre plus que de hiérarchie : la France a besoin des deux.

Souveraineté numérique, souveraineté industrielle : deux faces d’un même enjeu

Les chiffres de Choose France 2026 illustrent une course mondiale aux capacités de calcul qui ne se limite pas à un effet de mode.
Le groupe japonais SoftBank représente à lui seul près de la moitié des investissements annoncés à Versailles, avec un programme pouvant atteindre 75 milliards d’euros pour des centres de données dans les Hauts-de-France.

Les investissements ont aussi visé la logistique, à hauteur de près de 2,7 milliards d’euros promis par des groupes comme Amazon ou le polonais Inpost, ainsi que les infrastructures énergétiques, pour 2,4 milliards d’euros.

Cette montée en puissance de l’IA comme infrastructure stratégique a été documentée sans détour par Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, lors de son audition le 12 mai devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances numériques.

Devant les députés, le dirigeant a défendu une vision de la souveraineté numérique européenne fondée avant tout sur la puissance industrielle, l’énergie, les infrastructures et la commande publique, estimant que l’Europe risque de se retrouver dépendante des modèles américains si elle ne construit pas ses propres capacités.
Il a notamment souligné l’importance stratégique des centres de données et de l’électricité nécessaire au fonctionnement des modèles d’IA, rappelant que la France dispose d’un surplus énergétique d’environ 9 gigawatts en moyenne, un atout que d’autres pays n’ont pas.

Le message de fond de cette audition rejoint ce que l’on observe à l’échelle des territoires : la souveraineté ne se construit pas sur un seul front.

L’Europe a besoin de produire ses propres modèles d’intelligence artificielle, tout comme la France a besoin de relocaliser une partie de sa production industrielle, qu’il s’agisse de matériaux stratégiques, de composants critiques ou de filières comme le bois d’ingénierie.
Le « en même temps » version capacités de calcul et capacités productives n’a plus l’ampleur budgétaire qu’il a pu avoir par le passé, mais l’enjeu, lui, reste entier pour des territoires comme l’Auvergne : data centers et usines répondent in fine à la même question, celle de savoir ce que la France et l’Europe sont encore capables de produire elles-mêmes.

C’est dans cette double perspective qu’il faut lire ce que l’Auvergne a obtenu de l’édition 2026 de Choose France, et plus largement de la dynamique de réindustrialisation qui l’accompagne.

Le Puy-de-Dôme, terrain des modernisations industrielles

Sur les quatre départements auvergnats, le Puy-de-Dôme est celui qui affiche le plus de retombées directement adossées au sommet de Versailles.
Le danois Rockwool y a annoncé un investissement de plus de 100 millions d’euros pour électrifier son usine de Saint-Éloy-les-Mines, qui emploie 600 salariés.

Un projet industriel réel, sur un site existant, qui illustre bien la tendance dominante de ce cru 2026 : moderniser plutôt que construire.

À Ennezat, la coopérative agricole Limagrain poursuit un investissement de 200 millions d’euros sur son site, échelonné jusqu’en 2033.
La première phase, déjà engagée à hauteur de 87 millions d’euros, finance la construction de deux nouvelles infrastructures de stockage.

Le solde doit permettre une transformation industrielle de l’usine de semences vers davantage de flexibilité, d’économies d’énergie et de digitalisation, intelligence artificielle comprise. Le quatrième semencier mondial espère par ailleurs une subvention de Bpifrance pouvant atteindre 10 millions d’euros dans le cadre de France 2030.

Aubert & Duval et sa filiale EcoTitanium, spécialisée dans le recyclage du titane aéronautique, complètent ce paysage en ayant ouvert leurs portes au public lors des premières Journées Choose France.

Au total, le Puy-de-Dôme tire donc l’essentiel de ses retombées de la modernisation de deux sites industriels déjà existants, pour environ 300 millions d’euros cumulés, sans création d’usine entièrement nouvelle à ce stade.

La Haute-Loire, surprise industrielle de l’Auvergne

C’est pourtant en Haute-Loire, et non dans le Puy-de-Dôme, que se trouve le projet le plus emblématique de cette actualité régionale : la première usine française de Lamibois, ou LVL. Le groupe Thebault, ETI familiale originaire des Deux-Sèvres et leader du contreplaqué, a inauguré le 11 décembre dernier son unité Tebolvl à Lempdes-sur-Allagnon, sur le parc d’activités Sud Auvergne.

Annoncé dès avril 2023, ce projet représente plus de 100 millions d’euros d’investissement, mené avec le groupe altiligérien Cenzato, pour un site de 25 000 m² sur un terrain de 15 hectares.

À partir de sapin pectiné 100 % auvergnat, l’usine doit produire à terme jusqu’à 100 000 m³ de panneaux et poutres LVL par an, destinés majoritairement à l’export.
Le projet doit créer 85 emplois directs et 260 emplois indirects, dont les premières embauches sont prévues dès février 2026. Contrairement à la plupart des dossiers recensés à Versailles cette année, il s’agit bien d’une usine entièrement nouvelle, et non de la modernisation d’un site existant — une rareté dans le paysage 2026 de la réindustrialisation française.

Toujours en Haute-Loire, une précision mérite d’être apportée sur le projet 3Wayste : le groupe Vacher, basé à Polignac, près du Puy-en-Velay, pilote via cette filiale un projet d’usine de tri multifilières baptisé Seedranova, pour un investissement de 30 millions d’euros.

Le site retenu pour cette future usine se trouve à Mably, dans la Loire, où elle doit traiter les déchets du bassin roannais. C’est donc le siège de l’entreprise qui est altiligérien, plutôt que l’implantation industrielle elle-même.

L’Allier, entre lithium stratégique et silence du sommet de Versailles

L’Allier affiche, lui, une actualité industrielle de premier plan, mais qui ne doit rien directement au sommet de Versailles du 1er juin.
C’est à Échassières, au cœur d’une mine de lithium exploitée par Imerys, qu’Emmanuel Macron a choisi de lancer, le 22 avril 2026, les 150 « Grands Projets Stratégiques » national.

Le gisement, présenté comme la plus grande réserve de lithium identifiée en Europe occidentale, doit produire à partir de 2030 de l’hydroxyde de lithium pour équiper 700 000 véhicules électriques par an, et génère une perspective de près de 3 200 emplois directs et indirects.

Ce dispositif des Grands Projets Stratégiques trouve son origine non pas dans le sommet de Versailles, mais dans la première édition de « Choose France – Édition France », tenue le 17 novembre 2025 à Paris et consacrée aux investissements des entreprises françaises sur le territoire national.

C’est lors de cet événement que 148 entreprises avaient présenté 151 projets pour 30,4 milliards d’euros, dont une sélection a ensuite nourri la liste des 150 GPS formellement lancée en janvier 2026. Échassières en est aujourd’hui la vitrine la plus visible pour l’Auvergne, mais le lien avec le sommet du 1er juin reste indirect.

Le Cantal, angle mort de cette édition 2026

Le Cantal reste le véritable angle mort de cette édition 2026 : aucune retombée Choose France, qu’elle soit liée au sommet de Versailles ou aux Grands Projets Stratégiques, n’a pu être identifiée à ce jour.

Le département, dont le tissu industriel reste concentré autour des bassins d’Aurillac et de Mauriac, ne figure pour l’instant dans aucune annonce nationale de cette nature.

Le foncier, prochain obstacle même pour les territoires qui captent des projets

Reste une question qui dépasse le seul bilan comptable des annonces : l’Auvergne aura-t-elle, demain, les moyens fonciers d’accueillir de nouveaux projets, y compris ceux qui dépassent le strict registre de Choose France ?

Le baromètre du foncier économique 2026, publié conjointement par le Cerema, la Banque des Territoires et Intercommunalités de France, dresse un constat sans détour : 8 intercommunalités sur 10 déclarent désormais refuser des projets d’implantation faute de foncier disponible, contre 67 % en 2022.

La saturation des zones d’activités, anticipée pour 2030 lors de la précédente édition de l’enquête, pourrait survenir dès 2027.

Ce diagnostic national trouve un écho concret à Clermont-Ferrand. Lors des dernières élections municipales, le foncier mobilisable figurait parmi les quatre priorités portées par le MEDEF Puy-de-Dôme et la CPME 63 dans un Livre Blanc remis aux candidats, aux côtés de la sécurité, de la fiscalité stable et de la mobilité.

Une revendication patronale qui en dit long sur la tension déjà perceptible localement, alors même que le département reste l’un des moteurs économiques de la région.

Si la pénurie de foncier devait s’aggraver comme l’anticipent le Cerema et ses partenaires, la question ne serait plus seulement de savoir combien de milliards Choose France fait miroiter chaque année, mais si les territoires auvergnats disposeront de l’espace nécessaire pour accueillir les projets industriels qui, au même titre que les data centers et les capacités de calcul, conditionnent la souveraineté économique du pays.

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