Près de 70 000 défaillances d’entreprises en France en 2025 : le chiffre a circulé toute l’année comme la preuve d’un décrochage économique.
Il est exact. Mais l’usage qu’on en fait constitue l’une de ces erreurs de raisonnement qui, répétées assez souvent, finissent par façonner le débat public à la place des faits.
Un éditorial de Frédéric Coureau – Rédacteur en chef d’Acteur Eco
Un taux, pas un total
Un nombre absolu de défaillances n’a de sens que rapporté à la population d’entreprises dont il est issu.
Or cette population a crû de près de 48 % en cinq ans, passant de 4 à 5,9 millions d’unités, selon BPCE L’Observatoire.
Une fois ce dénominateur restitué, le taux de défaillance pour 2025 retrouve son niveau de 2019.
La France ne fait pas davantage faillite qu’il y a six ans. Elle compte simplement beaucoup plus d’entreprises susceptibles d’en faire.
Ce constat en appelle un second, que l’on pourrait croire intuitif et qui ne l’est pas.
L’essor des micro-entreprises, souvent désigné comme facteur aggravant de fragilité, produit l’effet inverse : leur taux de défaillance est passé de 1,2 % en 2015 à 0,7 % en 2025.
Plus leur nombre augmente, plus la proportion de celles qui échouent diminue.
Le signal qu’on n’écoute pas
Le signal qui mérite l’attention se trouve ailleurs, chez les entreprises qui structurent l’emploi salarié.
Le taux de défaillance des entreprises de 10 à 49 salariés est passé de 1,5 % en 2019 à 2,3 % en 2025 ; celui des entreprises de 50 salariés et plus, de 0,9 % à 1,4 % sur la même période.
Ces défaillances sont également plus coûteuses qu’elles ne l’étaient : les entreprises tombées en 2025 cumulaient 35,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires, contre une moyenne de 23 milliards sur 2006-2024, et 7,1 milliards d’euros d’impayés fournisseurs, contre 4,3 milliards en moyenne — des hausses de 51 % et 64 % respectivement, selon Allianz Trade.
La France traverse en réalité deux dynamiques simultanées et largement indépendantes : une natalité entrepreneuriale sans précédent, et un effritement progressif de son socle d’entreprises établies.
Sur cinq ans, le nombre d’entreprises a progressé de 48 %, contre 13 % pour la valeur ajoutée et 11 % pour l’emploi. Cet écart, plus que le total des défaillances, devrait concentrer l’attention des décideurs économiques.
Il a des causes identifiables — demande atone, compression des marges, tensions de trésorerie, allongement des délais de paiement — auxquelles s’ajoute une incertitude politique et fiscale qui retarde les décisions d’investissement et d’embauche des entreprises qui auraient les moyens de les prendre.
Et en Auvergne-Rhône-Alpes, ?
Auvergne-Rhône-Alpes, deuxième région contributrice au total national avec 12 % des défaillances françaises, n’échappe pas à cette tendance : 8 091 entreprises y ont été défaillantes en 2025, soit une hausse de 3 % sur un an, comparable à l’inflexion modérée observée à l’échelle nationale.
Mais la moyenne régionale masque, comme ailleurs, des écarts territoriaux marqués : dans l’ancien périmètre auvergnat, l’Allier a connu une accélération de 48 % au dernier trimestre, suivi du Puy-de-Dôme à +24 %, là où d’autres départements de la région restent stables.
Pour Allianz Trade, cette poussée traduit moins une dégradation brutale de la conjoncture qu’un ajustement post-Covid, à mesure que s’éteignent les dispositifs de soutien qui avaient artificiellement comprimé la sinistralité depuis 2020.
Mal mesurer, mal soigner
Tant que le débat public continuera de mesurer la santé du tissu productif français à l’aune d’un chiffre agrégé sans le rapporter à sa base, il continuera de mal diagnostiquer le problème — et donc d’y répondre par les mauvais instruments.
La question n’est pas de savoir si les défaillances augmentent.
Elle est de savoir pourquoi ce sont les entreprises qui emploient qui s’affaiblissent, pendant que celles qui se créent n’ont, pour l’instant, pas la taille de prendre leur relais.