Quelques semaines après avoir annoncé son installation au Centre des Matériaux Durables du Michelin Innovation Park à Cataroux, la start-up française Syntetica vient de boucler une levée de fonds de 30 millions de dollars en série A.
Menée par le fonds Ecotechnologies 2, géré par Bpifrance pour le compte de l’État dans le cadre de France 2030, cette opération valide un pari engagé de longue date par Michelin sur son site historique clermontois : faire de Cataroux un pôle de référence européen pour l’industrialisation des matériaux durables.
Le tour de table réuni autour de Syntetica illustre l’ampleur de l’intérêt suscité par sa technologie. Aux côtés de Bpifrance figurent la société de gestion SWEN Capital Partners, la marque de sportswear lululemon, le fabricant textile srilankais MAS Holdings, ainsi que l’investisseur historique de la start-up, EQT Ventures.
Trois family offices distincts complètent le tour : ceux de Peugeot, d’Etam, et de l’actionnaire principal du groupe thaïlandais Indorama Ventures. L’opération bénéficie également du soutien du Conseil européen de l’innovation, sous forme de subventions et de capital.
Une technologie pensée pour un problème industriel resté sans solution
Le nylon compte parmi les matières synthétiques les plus utilisées au monde, mais il reste l’un des textiles les plus difficiles à recycler. Ses deux formes les plus courantes, le nylon 6 et le nylon 6,6, présentent des structures chimiques distinctes qui imposaient jusqu’ici des filières de recyclage séparées, une contrainte technique et économique majeure pour l’industrie.
Selon une analyse du Boston Consulting Group datée de 2024, moins de 1 % des vêtements recyclables dans le monde étaient effectivement retransformés en textile.
Syntetica a développé un procédé breveté de dépolymérisation à basse température et basse pression, capable d’isoler ces deux formes de nylon au sein d’un même process, à partir de déchets textiles mélangés (nylon, élasthanne, coton, polyester), sans étape lourde de tri préalable. Le résultat est un nylon purifié sous forme de monomères, repolymérisable en une matière annoncée comme équivalente en qualité au nylon vierge d’origine pétrochimique. « Pendant des décennies, les déchets de nylon mélangé ont été considérés comme trop complexes et trop coûteux à recycler à grande échelle. Nous avons démontré qu’il est possible de récupérer des matériaux à haute valeur ajoutée à partir de flux de déchets que l’industrie avait renoncé à traiter », résume Marco Bertone, cofondateur et directeur général de Syntetica.
Cataroux, du laboratoire à l’échelle industrielle
C’est au Centre des Matériaux Durables (CMD) du Michelin Innovation Park que Syntetica va faire franchir à sa technologie le cap de l’industrialisation.
La start-up y bénéficiera des infrastructures existantes et de l’accompagnement des équipes techniques de Michelin pour transformer un procédé jusqu’ici testé en laboratoire en solution reproductible à l’échelle commerciale.
Les fonds levés doivent financer la construction de cette première unité de démonstration, dont la mise en service est visée d’ici environ dix-huit mois, avec une montée en puissance progressive vers des volumes industriels de plusieurs centaines de tonnes recyclées par an à l’horizon fin 2027.
Inauguré en 2024, le CMD met à disposition 20 000 mètres carrés d’espaces industriels et a vocation à accueillir une vingtaine d’entreprises d’ici 2030.
Syntetica y rejoint notamment Carbios, spécialiste du recyclage enzymatique des plastiques et des textiles, dans ce qui constitue, selon Michelin, un rassemblement de jeunes pousses dédiées aux matériaux durables sans équivalent en Europe.
Un signal fort pour l’écosystème auvergnat
Cette levée de fonds vient conforter la stratégie de développement du Michelin Innovation Park, dont l’investissement global est estimé à environ 300 millions d’euros à l’horizon 2030.
Le site s’organise autour de quatre pôles complémentaires : un pôle Compétences porté par Hall 32 et la Manufacture des Talents Michelin, ouverts aux entreprises du territoire, le Centre des Matériaux Durables, le Pôle d’Innovation Collaborative, un espace de coworking et coliving de 18 000 mètres carrés pouvant accueillir jusqu’à 2 500 personnes par jour, et le Quartier des Pistes, dix hectares tournés vers la culture et le tourisme dont l’ouverture est prévue autour de 2028-2029.
À terme, Michelin ambitionne la création d’environ 1 000 emplois supplémentaires sur le site, avec l’objectif de faire de Cataroux un moteur de dynamisme économique pour Clermont-Ferrand, sa métropole et plus largement la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Le projet fédère de nombreux partenaires publics et privés du territoire : Clermont Auvergne Métropole, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, la Banque des Territoires, le Crédit Agricole Centre France, la Caisse d’Épargne Auvergne-Limousin, la CCI Puy-de-Dôme et l’Université Clermont Auvergne.
Pour Bpifrance, l’enjeu dépasse le seul dossier Syntetica. « Syntetica a développé une technologie différenciante qui répond à l’un des défis de recyclage les plus complexes de l’industrie textile. Nous sommes heureux d’accompagner la prochaine phase de croissance de l’entreprise », indique Alexandre Wagner, directeur d’investissement chez Bpifrance Green Venture.
Deux fondateurs, une conviction commune
Syntetica a été fondée en 2023 par Marco Bertone et Louis Monsigny, qui se sont rencontrés au sein du programme Entrepreneur First à Paris. Diplômé de la London School of Economics, Marco Bertone a occupé des fonctions de Head of Growth dans des start-ups d’e-commerce à forte croissance comme The Bradery et Selency, avant de se tourner vers l’économie circulaire de la mode.
Louis Monsigny, chimiste de formation et docteur du CEA, est présenté par ses partenaires comme l’un des experts reconnus de la dépolymérisation des matériaux plastiques.
La start-up travaille déjà avec plusieurs marques de mode et de lingerie, dont Victoria’s Secret et Etam, ce qui illustre le potentiel de déploiement de sa technologie dans la chaîne d’approvisionnement textile.
Pour MAS Holdings, industriel du textile engagé dans l’opération, ce choix traduit la maturité atteinte par Syntetica : « Le succès d’une technologie de recyclage repose sur la convergence de l’engagement des marques, du partenariat industriel et de l’expertise de mise à l’échelle, et Syntetica est l’une des rares entreprises du secteur à avoir réuni ces trois éléments », souligne Sid Amalean, directeur innovation groupe chez MAS Holdings.
L’équipe de Syntetica, actuellement composée d’une vingtaine de personnes, doit atteindre une trentaine de collaborateurs d’ici la fin de l’année, puis une quarantaine à l’horizon 2027, une croissance qui devrait en partie se traduire sur le site clermontois à mesure que l’unité de démonstration montera en puissance.
À plus long terme, Syntetica affiche l’ambition d’étendre son procédé au-delà du nylon, une trajectoire que Cataroux entend accompagner comme il l’a fait dès les premiers pas de la start-up.