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Agriculture : pendant que la France coupe les crédits, le climat présente la facture

  • frederic.coureau
  • septembre 9, 2026
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En mars 2026, Pékin a inscrit la production d’insectes et de protéines alternatives parmi les priorités industrielles de son plan quinquennal à horizon 2030.
Un mois plus tôt, le 2 février, la France adoptait une loi de finances ramenant à 51 millions d’euros l’enveloppe destinée à la transition écologique de ses filières agricoles — plan Agriculture Méditerranée, plan fruits et légumes et plan protéines réunis.

Entre les deux, il y a eu l’été…
Le plus chaud jamais mesuré dans le pays !
Il n’a pas seulement grillé des récoltes. Il a livré, gratuitement, l’audit du modèle de production français.

Le maïs au plus bas depuis 1980…

Juillet 2026 restera comme le mois le plus chaud enregistré en France depuis 1900 : 24,9 °C de moyenne, un déficit de précipitations proche de 70 %.
La troisième vague de chaleur, du 28 juillet au 19 août, aura duré vingt-trois jours, égalant le record de 1983 avec une intensité supérieure. À la mi-juillet, 96,6 % des sols métropolitains étaient considérés comme secs.

Le bilan agricole suit. Le service statistique du ministère de l’Agriculture, Agreste — l’équivalent agricole de l’Insee — estimait le 7 août la récolte française de maïs grain à neuf millions de tonnes, semences comprises.

Ce serait le niveau le plus bas depuis 1980, en recul de 35 % sur un an. La pousse des prairies accusait un tiers de retard sur la normale au 10 août. Plus de trois millions de volailles de chair et 700 000 poules pondeuses sont mortes.

Devant la mission parlementaire consacrée au coût de la canicule, la direction générale du Trésor a chiffré l’ensemble : la valeur ajoutée agricole — la richesse réellement produite par le secteur, une fois déduits ses achats — devrait reculer de 8 % cette année. Environ la moitié de l’effet de 2003.

Un détail de cette récolte de maïs mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dit tout le reste. La chute ne vient pas seulement du climat. Le rendement moyen tombe à 70,3 quintaux à l’hectare, un peu plus de sept tonnes, son plus bas niveau depuis 2003.
Mais les surfaces cultivées, elles, ont reculé de 21 % — parce que le coût des engrais a flambé sans que les cours du maïs suivent. Des agriculteurs ont donc semé moins de maïs avant même que la sécheresse ne frappe ce qu’ils avaient semé.

Ce n’est pas un accident climatique. C’est un système qui suppose de l’eau disponible, des engrais abordables et des cours mondiaux favorables, et qui se retrouve sans réponse quand aucune des trois hypothèses ne tient.

Le premier pays céréalier d’Europe se prépare à importer du maïs

Le verrouillage tient en une statistique. Sur les 71 millions de tonnes de protéines brutes que consomme chaque année l’alimentation animale européenne, 24 % sont importées.
La proportion monte à 66 % pour les matières les plus riches en protéines, et à 96 % pour les tourteaux de soja. La France produit environ la moitié de ce dont elle a besoin.

Cette dépendance n’est pas non plus un accident. Elle remonte aux accords commerciaux des années 1960, qui ont ouvert le marché européen au soja américain en franchise de droits, et elle a structuré soixante ans de spécialisation céréalière.

En janvier 2026, des industriels brésiliens du soja ont quitté le moratoire qui limitait depuis 2006 la déforestation liée à cette culture.

L’année où le climat démontre qu’il faut diversifier, la matière première qui rend la diversification indispensable devient donc à la fois plus chère et plus contestable. Et le premier pays céréalier d’Europe se prépare, dans ses ports, à importer du maïs.

1,3 milliard en 2024 …143 millions en 2026 !

C’est ici que la chronologie devient gênante.
La loi de finances pour 2024 avait créé une ligne budgétaire destinée à financer l’adaptation de l’agriculture au changement climatique, dotée de 1,3 milliard d’euros.
Elle tombe à 491 millions en 2025. Le rapport de la commission des affaires économiques du Sénat retient 143 millions pour 2026.

Le budget de l’État distingue ce qu’il s’autorise à promettre pour les années à venir et ce qu’il verse effectivement dans l’année. Sur ces deux compteurs, les sommes consacrées à cette adaptation ont fondu de 67 % et de 59 % en deux ans.

Le fonds vert, qui finance les projets d’adaptation portés par les collectivités, suit la même pente : 2,5 milliards d’euros en 2024, 650 millions en 2026.

Sur le même exercice, les dépenses de l’État baissent partout. Sauf la défense, en hausse de 6,7 milliards d’euros.

Le ministère a une explication, et il faut lui reconnaître qu’elle n’est pas nulle. Devant les sénateurs, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a rappelé que son prédécesseur disposait en 2024 de 1,2 milliard d’euros de crédits promis sur le volet agriculture et forêt, et de 745 millions à verser — mais que 401 millions seulement avaient effectivement été payés dans l’année.

L’engagement politique était puissant, dit-elle en substance ; son affectation était mal calibrée.

L’argent était là. Il n’est pas arrivé. On a donc supprimé l’argent.

C’est une manière de traiter le problème. Ce n’est pas la seule. On aurait pu réparer le circuit plutôt que fermer le robinet. La ministre a par ailleurs qualifié d’objectif d’affichage la cible de 21 % de la surface agricole française en bio — soit constater qu’une politique n’atteint pas son résultat et en conclure que le résultat était mal choisi.

Reste une ligne rouge tenue, dit-elle : un fonds pour l’hydraulique agricole doté de vingt millions d’euros en 2026. Sans eau, pas d’agriculture. Sur le calibrage, l’été aura eu le temps de donner son avis.

L’argent public ne s’est pas trompé de filière. Il s’est trompé de modèle

La France n’a pourtant pas ignoré les protéines alternatives. Selon une enquête associative publiée en avril, elle a engagé 284 millions d’euros dans la filière insectes depuis 2010. Le député de la Somme François Ruffin en demande aujourd’hui le détail.

L’essentiel est parti dans une seule direction : le gigantisme. Ÿnsect a levé environ six cents millions d’euros et bâti à Poulainville, dans la Somme, la plus grande ferme verticale d’insectes au monde — 45 000 mètres carrés, trente-cinq mètres de haut. Amiens Métropole y avait ajouté 770 000 euros de subventions.

Le tribunal de commerce d’Évry a prononcé la liquidation le 1er décembre 2025. Aucune offre de reprise n’avait été déposée à la date limite. Il aurait fallu, selon l’organisme qui suit la filière en France, cent trente millions d’euros supplémentaires pour achever l’usine.

Le 7 août 2026, l’État, la Région Hauts-de-France, Amiens Métropole, la commune de Poulainville et la Banque des Territoires ont annoncé la suite. Le site rejoint un dispositif accéléré réservé aux terrains industriels jugés stratégiques, qui facilite son branchement au réseau électrique à très forte puissance — jusqu’à 700 mégawatts.

Traduction : on y cherche une activité grosse consommatrice d’électricité. Aucun nom d’entreprise, aucun calendrier. La presse locale évoque un centre de données ; le communiqué officiel parle de souveraineté numérique.

Le bâtiment construit pour produire des protéines servira donc, selon toute vraisemblance, à faire tourner des serveurs.
Sur le même hectare de béton, la souveraineté aura simplement changé d’objet.

Bpifrance, la banque publique d’investissement qui a soutenu les principaux acteurs du secteur, assume. Sa responsable agriculture et agroalimentaire fait valoir dans Le Monde que toute filière d’innovation de rupture connaît ce tri, que ces entreprises portaient des projets risqués ayant réellement besoin d’un appui public, et que la volaille, le porc ou le bœuf ont mis près d’un siècle à optimiser leur modèle quand les insectes sont très récents.

L’argument est recevable. Il laisse entière une question qu’il ne traite pas : pourquoi ce soutien a-t-il financé presque exclusivement le modèle qui a échoué, et presque pas celui qui tient ?

Invers : Un million d’euros par bâtiment, et pas un centime de l’État

Car il tient. Dans la plaine de Limagne, l’entreprise Invers a construit l’architecture inverse. Un couvoir central à Saint-Ignat, dans le Puy-de-Dôme, où naissent les jeunes larves de ténébrion — le ver de farine, un coléoptère d’élevage.

Puis l’engraissement délégué à des agriculteurs sous contrat, dans des bâtiments installés sur leurs propres exploitations. Sept à ce jour. Un atelier de mille mètres carrés représente environ un million d’euros d’investissement, porté par l’agriculteur et non par l’entreprise.

Ce que ces exploitations ont acheté, l’été 2026 vient d’en établir la valeur. Ces bâtiments ne consomment aucune énergie de chauffage : la température y est produite par l’activité des larves elles-mêmes.

Pendant les canicules, les élevages ont passé la saison sans surmortalité, moyennant une surveillance renforcée et une gestion attentive de l’humidité. Sur les mêmes fermes, les céréales, les prairies et le maraîchage ont subi ce que tout le monde a subi.

À Vertaizon, l’atelier est surmonté de panneaux photovoltaïques, et le frass — nom donné aux déjections des larves — est vendu et épandu sur les cultures d’ail, d’oignon, d’asperge et de vigne de l’exploitation, permettant de réduire fortement les achats d’engrais azotés.

Le même choc qui a fait reculer de 21 % les surfaces de maïs françaises est celui qui rend cet atelier intéressant. C’est précisément ce que les politiques publiques appellent une transition agroécologique.
Elle a été financée par des emprunts privés.

« Les politiques ne vont pas nous défendre »

La phrase est d’un agriculteur d’Artonne, Jean-Paul Vivier, premier engraisseur d’insectes du Puy-de-Dôme — d’abord dans un conteneur, puis dans un bâtiment en dur à partir de 2021. Il la prononce dans Le Monde en constatant qu’il affronte des produits chinois vendus au moins un tiers moins cher, et qu’on attend de sa filière une maturité qu’elle n’a pas eu le temps d’acquérir.

« On est tout petits, les politiques ne vont pas nous défendre. »

Il n’a probablement pas tort, et la boucle se referme là. En mars, la Chine a fait des protéines alternatives une priorité de son plan quinquennal, ouvrant la voie à une accélération de ses investissements.

En février, la France répartissait 51 millions d’euros entre trois plans de filière, dont son plan protéines. Depuis 2010, elle avait engagé 284 millions dans les insectes, pour l’essentiel dans une usine qui n’a jamais atteint sa capacité et qui accueillera bientôt une activité électro-intensive.

Le président-fondateur d’Invers, Sébastien Crépieux, écrivait début septembre que ses agriculteurs partenaires avaient engagé leur temps et leur capital « sans quasiment aucune aide publique », les soutiens étant allés aux grandes usines.

Ce n’est pas une histoire d’insectes. C’est une histoire de méthode.
On a voulu financer cette filière comme on finance des start-up numériques : gros chèque et espoir d’un retour rapide.
Le vivant ne fonctionne pas à ce rythme-là. Il a fallu soixante ans pour construire la filière volaille française. On a donné moins de dix ans aux insectes, puis on a coupé.

L’été 2026 aura coûté 0,1 point de croissance à la France. L’enveloppe destinée, la même année, à l’adaptation de ses filières agricoles en valait 51 millions.

Le climat, lui, n’attendra pas la prochaine loi de finances.


En savoir plus :

SÉBASTIEN CRÉPIEUX, L’AGRONOME QUI N’A JAMAIS CRU AU MONUMENTAL

Le point de départ tient à une absurdité qu’il n’a pas digérée : on pêche des poissons pour nourrir des poissons d’élevage. Restait à décider comment construire l’alternative.
C’est là qu’il a pris le contre-pied de toute une filière. Quand les champions français levaient des centaines de millions pour bâtir des usines verticales, il choisissait de dupliquer l’organisation de la filière volaille : un couvoir central, une unité de transformation, et l’engraissement confié à des agriculteurs sous contrat, chez eux. « Je n’ai jamais cru au monumental, mais plutôt au modèle agricole », expliquait-il à acteur éco en avril dernier.


Le financement a suivi la même logique : 3,3 millions d’euros en amorçage en 2019, puis 15 millions en 2022 auprès de coopératives et de fonds ancrés dans l’économie agricole. Invers est aujourd’hui le premier producteur européen de vers de farine.

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