Il y a un quart de siècle, la France rêvait d’industrie sans usines. Elle a fini avec des usines sans industrie, ou plutôt sans territoire.
Dans l’étude « Réindustrialiser : le nouvel impératif territorial », publiée en octobre 2026 par l’Institut Terram, Nicolas Portier remet la carte à l’endroit.
Et Auvergne-Rhône-Alpes y tient le premier rôle.
Au début des années 2000, un grand patron français avait vanté « l’entreprise sans usine ». On le lui a beaucoup reproché.
Nicolas Portier, lui, ne l’accable pas. Selon lui, son seul tort fut de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas.
L’homme n’est pas un idéologue. Professeur affilié à l’École urbaine de Sciences Po, il a dirigé Intercommunalités de France de 2004 à 2021 et préside le Cercle pour l’aménagement du territoire. Il connaît les zones d’activités mieux que les salons ministériels.
La facture de ce rêve, il la détaille sans fard.
Près d’un million d’emplois manufacturiers perdus en vingt-cinq ans. Une industrie qui pesait 16 % du PIB en 2000 et n’en pèse plus que 11 %.
Et une rechute en 2025 : 20 000 emplois manufacturiers disparus en solde net selon l’Insee, 179 sites fermés pour 116 ouverts selon le cabinet Trendeo.
Le diagnostic est connu. La thèse l’est moins. La désindustrialisation n’a pas seulement été subie, elle a aussi été tacitement choisie. Et la réindustrialisation, elle, ne sera pas décrétée. Elle sera territoriale, ou elle ne sera pas.
Une région, deux industries
Pour s’en convaincre, il suffit de regarder Auvergne-Rhône-Alpes. La région concentre, à elle seule, les deux France industrielles que décrit l’étude.
La première a le vent en poupe. Lyon et Grenoble figurent parmi les six aires urbaines qui raflent plus de la moitié des créations nettes d’emplois industriels du pays.
À Crolles, le projet GlobalFoundries et STMicroelectronics, annoncé en 2022 pour plus de 5,7 milliards de dollars, se range parmi les vingt plus grandes usines annoncées en Europe depuis 2021.
La seconde fait moins de bruit, mais elle fait tourner les machines. Nicolas Portier la décrit comme une collection de petites agglomérations industrieuses.
La métallurgie à Thiers, Ambert, Issoire ou Rumilly. La plasturgie à Oyonnax, dans le Haut-Bugey, à Sainte-Sigolène et dans le Velay. Le décolletage dans la vallée de l’Arve, où l’industrie pèse 32 % des emplois du bassin de Cluses. L’électronique dans le Grésivaudan.
Derrière les noms de lieux, des noms d’entreprises. Constellium et ses 1 200 salariés à Issoire. Aubert & Duval aux Ancizes. Iveco à Annonay. Hermès à Riom.
Et ces leaders mondiaux que personne ne connaît, les « champions cachés » familiaux : Somfy à Cluses, Gerflor à Tarare, Sigvaris à Saint-Just-Saint-Rambert, Matière à Arpajon-sur-Cère, qui va construire les pylônes électriques de demain.
Les deux France ne s’opposent pas. Mais l’une capte la vague, l’autre attend qu’elle arrive.
Bourg-en-Bresse, Roanne, Moulins et le Genevois français ont bien rebondi, note l’étude. Reste à faire monter la marée dans toutes les vallées.
La compétitivité commence au coin de la rue
On parle volontiers du prix de l’énergie et des impôts de production. On parle moins du terrain. À tort.
Une usine ne s’installe pas dans un tableur. Elle s’installe sur des hectares raccordés, desservis, prêts à l’emploi.
Nicolas Portier chiffre le besoin : 20 000 à 25 000 hectares de foncier industriel d’ici dix à quinze ans. Et il plaide pour 250 à 300 parcs prioritaires, quand certains rapports n’en voudraient qu’une quinzaine.
Il faudra recycler les friches, anticiper les compensations, protéger ces parcs de la convoitise des entrepôts et des data centers. Il faudra aussi y amener l’électricité de forte puissance, les bus, les formations et les crèches.
La bonne nouvelle, c’est que l’outil existe. Les intercommunalités gèrent les quelque 15 000 zones d’activités du pays, qui abritent deux tiers des emplois industriels.
Un projet d’implantation se perd rarement sur un plateau de télévision. Il se perd faute d’un terrain prêt au bon moment.
Le capital familial, cette assurance oubliée
L’étude réserve une leçon que les économistes en chambre ont longtemps négligée.
Les territoires où dominent les PME et ETI patrimoniales et les groupes familiaux ont souvent mieux résisté aux crises.
Le grand quart nord-est, lui, a payé sa dépendance envers des groupes internationaux partis sans se retourner.
Notre région n’est pas invulnérable. Ses bassins de sous-traitance figurent parmi les plus touchés par le premier choc chinois, au début des années 2000, rappelle l’étude.
D’où la recommandation de Nicolas Portier : décentraliser les aides aux PME et ETI au plus près des économies régionales.
Il glisse au passage une comparaison cruelle. Les seules aides annoncées pour décarboner les sites Mittal dépassent tout ce que le programme Territoires d’industrie a reçu depuis sa création.
On subventionne les géants. On oublie que les territoires tiennent grâce aux PME.
L’achat, l’arme que personne ne regarde
Les groupes à dominante industrielle réalisent 28 % de la valeur ajoutée du secteur marchand et deux tiers des exportations, selon l’Insee. Leurs commandes font vivre des milliers de sous-traitants.
Or la délocalisation la plus puissante, explique l’auteur, ne ferme aucune usine. Elle passe par le service achats, qui va s’approvisionner ailleurs.
Nicolas Portier réclame donc un suivi continu des retombées territoriales des achats des grands groupes, dans un dialogue stratégique avec l’État. Il propose aussi de noter les acheteurs vertueux et d’en tenir compte dans l’attribution des aides.
Pour un décolleteur de la vallée de l’Arve ou un coutelier thiernois, un référencement chez un grand donneur d’ordre vaut souvent plus qu’une subvention.
La stabilité, ce carburant gratuit
Les dirigeants de filiales étrangères installées en France ne se plaignent pas tant de nos règles que de leurs changements incessants, observe l’étude. Nicolas Portier en tire une formule qu’on aimerait voir gravée à Bercy : « la stabilité est gratuite ».
Gratuite, et pourtant introuvable. La programmation pluriannuelle de l’énergie a été publiée avec deux ans de retard.
L’auteur propose une politique industrielle pluriannuelle, débattue au Parlement et coconstruite avec les fédérations, les Régions et les intercommunalités. Il propose aussi un ministère de l’Industrie de plein exercice, sorti de l’ombre de Bercy.
Le territoire comme atelier
Nicolas Portier va au bout du raisonnement.
Les filières verticales, commandées depuis le sommet par un grand donneur d’ordre, ont fait leur temps. Surtout quand ce donneur d’ordre a déjà fait ses valises.
L’avenir appartient aux écosystèmes locaux, ces « toiles industrielles » tissées entre entreprises, sous-traitants, écoles et collectivités.
Une usine peut fermer. Le savoir-faire, les fournisseurs et les compétences d’un bassin, eux, demeurent.
C’est ce capital qu’il faut entretenir.
L’auteur juge réaliste un objectif d’environ un million d’emplois industriels, dont près de la moitié pour les territoires qui ont décroché.
L’ambition est grande, la méthode est simple.
La France a cru pouvoir produire sans usines. Elle découvre qu’on ne produit pas sans territoires. Auvergne-Rhône-Alpes le sait depuis longtemps.
Reste à convaincre Paris.