Au premier trimestre 2026, la France a franchi un nouveau seuil historique avec 18 986 défaillances d’entreprises et un cumul de 71 100 procédures sur douze mois, du jamais vu depuis la crise de 2009. Auvergne-Rhône-Alpes, deuxième foyer national de la sinistralité, encaisse 2 368 défauts en hausse de 8,1 %.
Mais derrière la moyenne régionale, la carte auvergnate dessine un paysage à deux vitesses : Haute-Loire qui résiste, Allier qui décroche. Acteur Éco décrypte un trimestre qui rebat les cartes du tissu économique national et local.
Au niveau national, un seuil historique franchi
Plus de 300 chefs d’entreprise se sont présentés chaque jour ouvré devant un tribunal de commerce en France au cours du premier trimestre 2026. C’est le constat brut posé par Thierry Millon, directeur des études Altares.
Avec 18 986 procédures collectives ouvertes sur le trimestre, soit une hausse de 6,4 % par rapport à 2025, le pays bascule durablement au-dessus du plateau de 2023-2024. Sur douze mois glissants, la barre des 71 100 défaillances est franchie.
Le signal le plus inquiétant tient dans l’envolée des redressements judiciaires. Au nombre de 5 767, ces derniers progressent de 13,6 %, traduisant des difficultés financières plus profondes qu’une simple crise de trésorerie.
Les liquidations directes, elles, augmentent plus modérément de 3,6 %. Mais l’impact social atteint un sommet : 75 350 emplois sont menacés sur le trimestre, dépassant le précédent record de 73 000 emplois établi au premier trimestre 2009.
PME industrielles et jeunes entreprises, les deux nouveaux fronts
Derrière la moyenne nationale, deux segments inquiètent particulièrement. Les PME de 20 à 99 salariés accusent une dégradation rapide de 12,1 %, avec 519 défaillances ce trimestre contre 463 un an auparavant. Un cœur du tissu industriel français qui décroche, alors même que les grandes entreprises de plus de 100 salariés vont mieux, avec 10 défaillances de moins qu’au début 2025.
L’autre front, ce sont les jeunes entreprises. 1 961 structures créées depuis 2024 sont tombées en défaillance ce trimestre, soit une hausse de 14 %. Boulangers, vendeurs automobiles ou coiffeurs installés depuis moins de trois ans signent des progressions supérieures à 30 %.
« C’est pour l’activité de nettoyage de bâtiment que le risque de défaillance précoce est le plus lourd », pointe Altares, qui chiffre la hausse des défauts dans la propreté à 41 % sur le trimestre.
Le commerce de détail confirme la fragilité installée depuis deux ans. L’habillement replonge à +6 %, ne pérennisant pas l’embellie de 2025. Les magasins multi-rayons reperdent presque le terrain gagné un an plus tôt avec une hausse de 13 %.
Trois régions concentrent l’essentiel de l’aggravation nationale : Nouvelle-Aquitaine avec 1 971 défaillances (+17,8 %), Bourgogne-Franche-Comté avec 670 procédures (+19,6 %) et Centre-Val de Loire avec 616 (+16 %).
Auvergne-Rhône-Alpes, deuxième foyer national de la sinistralité
Avec ses 2 368 défaillances enregistrées de janvier à mars, Auvergne-Rhône-Alpes confirme son rang de deuxième région la plus exposée de France, derrière la seule Île-de-France et ses 4 371 procédures.
La région concentre désormais près de 12 % des défauts français. Et la hausse régionale est deux fois plus rapide qu’au premier trimestre 2025, signal d’une aggravation accélérée du tissu économique local.
Cette progression touche désormais des structures plus matures qu’au sortir du Covid. Les défaillances d’entreprises en Auvergne-Rhône-Alpes frappent un cœur de tissu où les PME industrielles, segment précisément en difficulté au plan national, pèsent lourd.
Un signal qui place la région sous surveillance pour les trimestres à venir.
Haute-Loire et Ain : deux poches de résistance dans un océan rouge
Au sein du périmètre régional, deux départements sortent nettement du lot par leur résilience. La Haute-Loire affiche un recul des défaillances de 15 % sur le trimestre, performance d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit à contre-courant de l’ensemble régional.
L’Ain n’est pas en reste, avec un repli de 8 % qui consolide une trajectoire déjà favorable. Le Rhône, de son côté, parvient à stabiliser ses chiffres après une lourde évolution de 22 % au premier trimestre 2025, ce qui constitue en soi un signal positif.
Ces poches de résistance partagent un point commun : un tissu dominé par les TPE, segment qui résiste mieux que la moyenne nationale selon Altares. Les TPE de 3 à 9 salariés affichent ainsi une amélioration de 6,7 %, et les PME de 10 à 19 salariés vont encore mieux avec une baisse de 12,1 % de leurs défaillances.
Le gros œuvre du bâtiment, qui pèse lourd dans plusieurs bassins auvergnats, s’inscrit lui aussi dans une dynamique favorable au plan national, avec des défaillances en recul de 9 %.
L’Allier en zone rouge, le Cantal en retrait statistique
À l’autre extrémité du spectre auvergnat, l’Allier figure parmi les départements les plus en tension de la région, avec une progression des défaillances qui dépasserait 20 % selon les données régionales relayées par la presse économique.
Le département rejoint un groupe peu enviable, où plusieurs territoires alpins enregistrent des hausses pouvant atteindre 20 % à 55 %.
Le Cantal, lui, reste discret dans les bilans régionaux. Sa faible base d’entreprises rend les variations moins visibles, mais il ne figure pas parmi les départements pointés comme en difficulté.
Quant au Puy-de-Dôme, il s’inscrit, selon les analyses régionales relayées par la presse, dans le sillage des départements en stabilisation, sans figurer ni dans les meilleurs élèves explicitement cités par Altares, ni dans les zones rouges.
Trois grandes défaillances auvergnates qui marquent le trimestre
Au-delà des moyennes départementales, le trimestre régional est aussi marqué par trois défaillances d’envergure recensées par Altares. POLYTECHNYL, fabricant de matières plastiques de base implanté en Auvergne-Rhône-Alpes, a été placé en redressement judiciaire en janvier malgré ses 634 salariés et un chiffre d’affaires de 605,2 millions d’euros déclaré en 2024. CENTUM T&S, spécialiste de la conception de systèmes électroniques et logiciels embarqués, suit la même voie avec ses 278 collaborateurs.
CONDICHEF, producteur de condiments et de légumineuses fort de 145 salariés et 52,1 millions d’euros de chiffre d’affaires, complète une liste qui touche directement le savoir-faire industriel régional.
Ces trois dossiers illustrent ce que Thierry Millon décrit comme « la disparition de savoir-faire » au cœur des conséquences sociales des défaillances. « Ces défaillances entraînent de lourdes conséquences sociales : emplois directement supprimés ou fragilisés, mais aussi effets indirects sur les fournisseurs, les sous-traitants et plus largement sur l’écosystème économique local », rappelle le directeur des études Altares.
Des poches de résistance qui ouvrent une perspective
Le tableau n’est pas uniformément sombre. Le secteur de la construction tient bon, porté par le gros œuvre dont les défaillances reculent de 9 % au plan national. La maçonnerie va mieux, les travaux publics aussi.
La restauration, autre poste sensible du tissu auvergnat, marque un palier après deux années de surchauffe avec une quasi-stabilité à -0,4 %. Trois régions métropolitaines passent même au vert : la Corse signe la meilleure performance avec un recul de 24,8 %, la Normandie suit avec -12,8 %, et les Pays de la Loire avec -8,5 %.
L’État a lancé en février la Charte de confiance, dispositif visant à renforcer l’anticipation et la prévention des difficultés des entreprises. Mais comme le souligne Thierry Millon, « 93 % des défaillances de ce trimestre concernent des très petites entreprises », pour lesquelles « le temps long, pourtant indispensable à un retournement durable, constitue un luxe souvent inaccessible ».
Pour le tissu auvergnat, la question n’est plus de savoir si la sinistralité va refluer, mais combien de PME industrielles passeront l’année 2026 sans avoir poussé la porte d’un tribunal. Les défaillances d’entreprises en Auvergne-Rhône-Alpes resteront, sur les prochains trimestres, le principal indicateur de tension à surveiller.