Un éditorial de Frédéric Coureau – Rédacteur en chef Acteur Eco
Le 25 mai, fait sans précédent, Léon XIV a présenté lui-même sa première encyclique, Magnifica Humanitas — la toute première entièrement consacrée à l’intelligence artificielle.
Et il a pesé chaque mot : “L’intelligence artificielle doit être désarmée” comme on a parlé de “désarmer” le nucléaire, pour l’arracher à cette logique de domination, militaire, économique et cognitive, qui confond puissance technique et droit de gouverner.
On peut hausser les épaules. On aurait tort !
Léon XIV y résume l’enjeu en une image qui tient tout le texte : l’humanité doit choisir entre « ériger une nouvelle tour de Babel » et bâtir la cité commune où l’homme garde sa place.
Car Magnifica Humanitas n’est pas une morale plaquée sur un objet mal compris.
Plus de quarante mille mots, nourris d’une écoute patiente d’ingénieurs, de chercheurs, de législateurs et d’enseignants.
L’IA n’y est pas un logiciel de plus, mais un environnement qui remodèle déjà nos façons de décider, de travailler et de penser. Et le texte pose, une à une, les questions que le pouvoir politique contourne.
Il range les algorithmes, les données, les plateformes et les brevets parmi les biens « destinés universellement à tous » : nos données ne sauraient devenir la propriété absolue de quelques entreprises.
Un colonialisme des données
Léon XIV dénonce un « colonialisme des données » qui exploite les plus vulnérables, réclame une « écologie de la communication » contre la désinformation et le contrôle algorithmique des esprits, veut mesurer le progrès autrement que par le seul PIB, refuse les armes autonomes qui prétendraient ôter à l’homme la décision de donner la mort, et balaie le « prétendu réalisme politique » selon lequel il n’existerait pas d’alternative.
Des questions que nos gouvernements auraient dû soulever les premiers…
Le geste n’a rien d’anecdotique. L’encyclique a été signée le 15 mai, jour du 135e anniversaire de Rerum Novarum — par laquelle Léon XIII, en 1891, regardait en face les ouvriers broyés par la révolution industrielle.
La filiation est revendiquée, et l’avertissement glaçant : nous vivons une transformation « d’une ampleur similaire, avec des conséquences peut-être encore plus grandes ».
Voilà le vertige
Mais le cœur du texte est ailleurs, et c’est là qu’il prend à la gorge.
Au paragraphe 99, l’encyclique refuse net d’attribuer une conscience à la machine : l’IA imite certaines fonctions de notre intelligence, mais elle « ne ressent ni joie ni douleur, ne mûrit pas à travers les relations ».
Elle n’a pas de corps, ne fait pas l’expérience des choses. Voilà le vertige : nous confions des pans entiers de la décision humaine à ce qui n’a jamais été humain.
Contre le rêve transhumaniste d’effacer notre fragilité, Léon XIV défend l’inverse — l’homme fini, charnel, vulnérable, et irremplaçable précisément pour cela. Et il pose la seule question qui vaille : « que sommes-nous en train de construire ? »
L’inquiétude se prolonge, brutalement, sur le terrain du travail.
Le pape refuse que les salariés soient sommés de s’aligner sur le rythme des machines plutôt que l’inverse, et veut que toute irruption de l’IA dans l’emploi soit jugée à l’aune de critères sociaux.
Car la vraie menace n’est pas la science-fiction, c’est l’arithmétique : que devient une société où la valeur créée par l’IA se concentre entre quelques mains pendant que d’autres glissent vers la pauvreté ?
Un futur taillé pour quelques privilégiés
Léon XIV refuse d’avance un futur taillé « pour quelques privilégiés » et prévient : faute de choix courageux, se profile « une multitude d’exclus entourés de machines […] qui ont pris leur place ».
Le plus troublant est venu de la salle où l’encyclique fut présentée. Aux côtés du pape se tenait un cofondateur d’Anthropic dont l’administration Trump a chassé les outils des agences fédérales après qu’il eut refusé un accès militaire illimité à ses modèles.
Une entreprise d’IA était venue chercher à Rome le contre-pouvoir moral qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs. Ceux-là mêmes qui fabriquent la puissance pressentent qu’ils ne pourront pas, seuls, en porter la charge.
Derrière la métaphore biblique, une conviction que l’on peut partager sans partager la foi : la puissance qui vient ne sera pas neutre, elle prendra le visage de ceux qui la conçoivent, la financent et la régulent.
Le temps que nous vivons est enthousiasmant ; il est aussi, et nous aurions tort de le minimiser, l’un des plus graves de notre histoire.
Car la vraie question n’est pas de savoir si la machine pensera un jour. Elle est de savoir si nous, nous penserons encore.