Entreprendre avec du sens n’est plus un supplément d’âme. Le thème a occupé tout l’espace, vendredi 13 mars 2026, à la pépinière d’entreprises Pascalis, à Clermont-Ferrand, lors d’un nouveau Petit Déjeuner de la création.
Dans une salle marquée par les échanges, un constat s’est imposé : porter un projet utile ne suffit pas. Encore faut-il lui donner un modèle économique capable de tenir dans la durée.
Retour sur une matinée qui a mis en lumière une tension devenue centrale pour les porteurs de projets : comment rester fidèle à ses valeurs sans fragiliser son entreprise dès sa naissance ?
Un rendez-vous clermontois qui a déjà vu passer 5 000 porteurs de projets
Le rendez-vous n’a rien d’anecdotique. En ouverture, Frédéric Coureau rappelle que les Petits Déjeuners de la création, cofondés avec Gilles Flichy, existent depuis vingt-trois ans et ont déjà accueilli près de 5 000 porteurs de projets. Leur force, dit-il, tient autant à la table ronde qu’à ce qui se passe après, « autour d’un café », lorsque les questions deviennent plus concrètes, plus personnelles, plus utiles.
Le format dit quelque chose du territoire. À Clermont-Ferrand, insiste l’animateur, l’entrepreneuriat fonctionne aussi par proximité, par réseau, par circulation rapide des contacts et des conseils. C’est dans cet esprit que la matinée a abordé une question devenue brûlante : que signifie réellement entreprendre avec du sens en 2026 ?
Frédéric Coureau pose d’emblée le cadre, avec une franchise rare dans ce type d’événement. Oui, créer une activité alignée avec des convictions sociales, humaines ou environnementales peut donner une profondeur particulière à un projet. Mais non, cela ne dispense pas de réussir économiquement. À défaut, prévient-il, « l’échec sera doublement douloureux » : celui de l’entreprise, et celui d’un projet personnel dans lequel on aura mis bien davantage qu’un simple compte de résultat.

Entreprendre avec du sens ne dispense pas d’avoir un vrai modèle économique
C’est probablement la ligne de force la plus nette de la matinée. Derrière les mots d’impact, d’engagement ou de mission, les intervenants reviennent tous à la même exigence : la viabilité.
Léo Perez, de Coco Shaker, le dit sans détour. Les entrepreneurs à impact qu’il accompagne arrivent souvent avec une intuition forte, née d’un manque observé sur le terrain, d’un besoin mal couvert, parfois d’un choc personnel. Mais entre l’idée et l’activité pérenne, il y a un passage obligé : « nous, notre rôle, c’est effectivement de les accompagner pour se dire oui, non seulement ton projet il est bien, mais on va travailler ensemble pour que tu puisses en faire ton métier ».
L’enjeu est d’autant plus complexe que ces projets se situent souvent dans un entre-deux. Ni pur service public, ni entreprise classique. Léo Perez parle de « modèles économiques hybrides », pris entre financements publics, ressources privées et recettes propres. Cette architecture peut être féconde, mais elle rend aussi les structures plus vulnérables. « Le meilleur moyen d’être robuste, c’est de diversifier ses financements », résume-t-il.
Même prudence du côté de Charline Roy, de France Active Auvergne. Son intervention montre que l’accompagnement ne se limite pas à un coup de pouce financier. Il s’agit aussi de vérifier si les étapes ont été franchies dans le bon ordre, si les partenaires ont été rencontrés, si les bases du projet sont solides. « Il n’y a pas seulement des outils », dit-elle. « C’est un financement et un accompagnement au sens large. »
Autrement dit, entreprendre avec du sens ne consiste pas à ajouter une couche vertueuse à une activité existante. Cela suppose de tenir ensemble le fond du projet, sa cohérence économique et sa capacité à durer.
Fabien Marlin : remettre le vivant au cœur du modèle d’affaires
La parole de Fabien Marlin, engagé dans le développement durable chez Michelin et pilote de la Convention des Entreprises pour le Climat, a donné à la rencontre une dimension plus systémique. Chez lui, la question du sens n’est pas décorative. Elle touche à la manière même de concevoir l’entreprise.
« Moi j’ai rien de pire que quelqu’un qui vient essayer de me vendre quelque chose sans incarnation », lance-t-il. Puis il déroule une vision exigeante de la transformation. Pour lui, un projet entrepreneurial ne peut pas se contenter d’ajouter une action périphérique ou un signe extérieur d’engagement. Il faut « repenser toute l’organisation », toute la chaîne de valeur, toute la manière de créer et de partager la valeur.
Sa formule frappe la salle : « Mettre du vert sur un pot de peinture, la peinture verte n’est pas plus green. » La transition, selon lui, ne peut pas être cosmétique. Elle impose de remettre « le vivant, humain et non humain » au centre du modèle d’affaires.
Fabien Marlin insiste aussi sur la notion de robustesse, qu’il oppose à une performance fondée uniquement sur l’optimisation. Une entreprise robuste est une entreprise qui regarde ses dépendances, ses fragilités, sa capacité à encaisser des chocs. « Un maillon qui casse, c’est toute la chaîne qui casse », rappelle-t-il. Pour un créateur, la leçon est claire : l’étude de marché ne suffit plus à mesurer une opportunité commerciale. Elle doit aussi interroger la soutenabilité du projet, la solidité de ses partenaires, sa capacité à affronter un monde plus instable.
Sa conclusion, l’une des plus fortes de la matinée, donne presque une définition de l’entreprise engagée : « Moi je n’arrive pas à parler des entreprises qui n’ont pas de cœur. »

Damien Caillard : le sens comme projet de territoire
Avec Damien Caillard, la réflexion quitte un instant la structure de l’entreprise pour aller vers celle du territoire. Son témoignage a sans doute été le plus singulier de la matinée. Il le dit lui-même : son projet n’entre pas dans les cadres classiques. Il ne s’incarne pas d’abord dans une société, mais dans une démarche de résilience territoriale.
L’ancien fondateur du Connecteur et créateur de Tikographie explique son basculement progressif vers les enjeux d’adaptation climatique. Il situe même précisément le moment du déclic : « je me la suis prise le 28 août 2018 », raconte-t-il à propos de la démission de Nicolas Hulot. À partir de là, il décide que cette question va « prendre le pas sur tous les autres sujets ».
Son terrain d’action, désormais, c’est Thiers Dore et Montagne, entre Thiers et Vichy. Un territoire rural, industriel, marqué par des hauts et des bas, que Damien Caillard choisit précisément parce qu’il lui semble apte à se réinventer. « Chaque solution locale doit être différente et adaptée au local », explique-t-il. Son approche mêle chantier personnel, implication communale, travail avec l’intercommunalité, engagement associatif et futur blog-podcast consacré à la transition.
Ce témoignage élargit utilement la discussion. Entreprendre avec du sens n’y apparaît plus seulement comme la création d’une entreprise rentable et engagée. Il devient aussi une manière d’habiter un territoire, d’y agir à plusieurs échelles, d’y chercher des réponses concrètes à des défis globaux.
Trouver sa vocation, ou le sens avant la structure
Gilles Flichy ramène le débat vers l’humain. Depuis vingt-trois ans, avec les Petits Déjeuners de la création, il observe les porteurs de projets, leurs doutes, leurs bifurcations, leur besoin croissant d’aligner ce qu’ils font avec ce qu’ils sont.
Son propos prend parfois le détour de l’orientation, des récits de vie, des appétences profondes. Mais il rejoint, au fond, la même question : comment éviter de construire une entreprise déconnectée de soi-même ? « Il va falloir s’intéresser à ça », dit-il, en évoquant les soft skills et ce « qui fait sens pour vous ».
Pour lui, la contradiction entre sens et rentabilité n’est pas aussi insoluble qu’on le croit. Au contraire, elle peut devenir un levier d’attractivité, d’engagement et même de créativité. Il met cependant en garde contre toute naïveté. Le sens n’annule ni le risque, ni le stress, ni les contraintes de l’entrepreneuriat. Il peut simplement donner une force supplémentaire pour les traverser.
Sa phrase de clôture résume bien l’esprit de la matinée : « Créer une entreprise, c’est faire quelque chose pour soi ; créer avec sens, ça a une dimension supplémentaire, c’est quelque part contribuer à réparer ou améliorer le monde. »
À Clermont-Ferrand, l’accompagnement devient presque aussi stratégique que l’idée
Au fil des échanges, un autre message s’est imposé avec force : aucun porteur de projet n’est censé avancer seul. Coco Shaker, France Active Auvergne, les structures coopératives, les incubateurs liés aux SCOP et aux SCIC, tous décrivent un écosystème d’appui qui, sur le territoire auvergnat, cherche à rendre les trajectoires plus lisibles et moins risquées.
Le rappel est important. Nombre de ces accompagnements sont gratuits pour les porteurs de projets, car financés par des collectivités et des partenaires publics. Et tous invitent à prendre contact tôt, avant même d’avoir tout verrouillé. « Il faut appeler », insiste Charline Roy. « On saura vous dire si c’est le bon moment ou pas. »
C’est peut-être là l’un des enseignements les plus concrets de cette rencontre clermontoise : entreprendre avec du sens ne relève ni de l’improvisation, ni du romantisme entrepreneurial. Cela demande du cœur, sans doute. Mais aussi des tests, des arbitrages, des financements, des partenaires et du temps.
À Pascalis, le 13 mars, personne n’a prétendu qu’il existait une recette simple. En revanche, tous ont rappelé qu’un projet aligné avec ses convictions n’a de chance de durer que s’il accepte de passer par cette épreuve très terre à terre : devenir une entreprise viable.
Ils sont partenaires des Petits Déjeuners de la création :
