À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, LinkedIn m’a posé une question simple : « Si vous nous décriviez la femme qui a eu un impact sur votre carrière ? »
La question peut sembler anodine, presque facile.
Pourtant, lorsque l’on s’arrête réellement pour y réfléchir, elle oblige à remonter le fil d’un parcours, à se souvenir des rencontres qui comptent vraiment, de celles qui ne se contentent pas d’influencer une trajectoire professionnelle mais qui modifient plus profondément encore notre manière de regarder le monde.
Dans mon cas, une évidence s’est rapidement imposée. La femme qui a profondément marqué ma manière de comprendre l’économie, l’entreprise et la place que chacun peut y trouver s’appelait Maria Nowak.
Dans mon cas, une évidence s’est rapidement imposée. La femme qui a profondément marqué ma manière de comprendre l’économie, l’entreprise et la place que chacun peut y trouver s’appelait Maria Nowak.
J’ai eu l’immense plaisir de travailler et de partager un moment avec elle à l’occasion de la préparation d’une table ronde au cours de laquelle je devais raconter son parcours et son action.
Ce temps d’échange, passé à revenir sur les étapes de sa vie et sur les convictions qui avaient guidé son engagement, m’a marqué bien au-delà de ce simple exercice de préparation. Derrière la figure publique de la fondatrice de l’Adie, j’ai découvert une femme habitée par une idée simple mais puissante : le droit d’entreprendre ne devrait jamais être un privilège réservé à quelques-uns, mais un droit accessible à tous.
Pour beaucoup, elle restera la fondatrice de l’Adie et l’une des grandes pionnières du microcrédit en Europe. Mais derrière l’institution, derrière les chiffres et les politiques publiques, il y avait surtout une femme au parcours singulier, dont la vie entière semble avoir été guidée par une idée simple et exigeante : le droit d’entreprendre ne devrait jamais être un privilège réservé à quelques-uns, mais un droit accessible à tous.
Une enfance marquée par l’exil et l’Histoire
Comprendre Maria Nowak suppose de revenir bien avant la création de l’Adie, à l’enfant qu’elle fut. Née en 1935 à Lviv, alors en Pologne, dans une famille cultivée et engagée – un père avocat, une mère médecin –, elle grandit dans un environnement intellectuel exigeant, où les idées et le sens du service public occupent une place centrale.
Mais l’Histoire, brutalement, va bouleverser ce cadre. La Seconde Guerre mondiale emporte tout sur son passage : la maison familiale est incendiée, sa mère et sa sœur sont arrêtées par la Gestapo, et l’enfant qu’elle est alors doit fuir pour survivre.
À onze ans, elle arrive en France dans des conditions précaires, déracinée, sans papiers, dans un pays qu’elle ne connaît pas encore.
Cette expérience n’est pas seulement une épreuve biographique ; elle deviendra le socle d’une sensibilité particulière à l’injustice sociale et à la fragilité des destins humains. Plus tard, Maria Nowak résumera elle-même ce cheminement intérieur dans une phrase qui éclaire toute sa trajectoire : « Quand on survit à des circonstances un peu tragiques, on se demande pour quoi faire. J’ai préféré donner un sens de solidarité à ma vie. »
Quand l’économie rencontre le réel
Brillante élève, elle poursuit des études à Sciences Po Paris puis à la London School of Economics et s’oriente vers l’économie du développement. Son travail la conduit à intervenir pour l’Agence française de développement puis pour la Banque mondiale.
À première vue, tout semble la conduire vers une carrière classique dans les grandes institutions internationales. Pourtant, ce ne sont pas les bureaux des organisations financières qui vont véritablement façonner sa pensée, mais les terrains qu’elle parcourt, notamment en Afrique de l’Ouest.
Là-bas, elle observe des réalités économiques qui échappent souvent aux modèles théoriques : des femmes, des artisans, des commerçants, des travailleurs qui n’ont ni capital ni accès au crédit, mais qui possèdent pourtant une énergie entrepreneuriale remarquable.
Elle découvre surtout que de très petites sommes d’argent peuvent suffire à transformer une existence. Quelques dizaines ou quelques centaines d’euros permettent d’acheter un outil, une machine, un stock de marchandises ; soudain, une personne qui survivait au jour le jour peut commencer à créer sa propre activité.
La naissance d’une intuition qui changera des milliers de vies
Cette intuition se renforce lorsqu’elle découvre les travaux de Muhammad Yunus et l’expérience de la Grameen Bank. L’idée est aussi simple que révolutionnaire : prêter de très petites sommes à des personnes que le système bancaire considère comme « non solvables », non pas pour les assister, mais pour leur permettre de reprendre prise sur leur propre destin économique.
Maria Nowak comprend immédiatement que cette approche pourrait avoir une portée considérable, y compris dans les pays développés.
À la fin des années 1980, elle décide de passer à l’action et fonde l’Adie. L’objectif est clair : offrir une solution de financement aux personnes exclues du système bancaire classique afin qu’elles puissent créer leur propre activité. L
’idée paraît audacieuse, presque irréaliste pour certains observateurs de l’époque, car elle repose sur un pari simple mais exigeant : faire confiance à des personnes que les institutions financières refusent de financer.
L’entrepreneuriat populaire, une idée profondément moderne
Au fil des années, cette intuition va se transformer en mouvement. Grâce au microcrédit, des milliers de personnes vont pouvoir créer leur emploi et retrouver une autonomie économique. La presse parlera d’elle comme de la « banquière des exclus » ou de la « banquière de l’espoir ».
Mais ces formules, aussi justes soient-elles, ne rendent qu’imparfaitement compte de sa pensée. Maria Nowak ne faisait pas de la charité ; elle défendait une vision profondément politique de l’économie, fondée sur la dignité et la responsabilité.
Elle utilisait d’ailleurs souvent une expression qui résume parfaitement sa philosophie : l’entrepreneuriat populaire. Par ces mots, elle voulait dire que l’initiative économique ne devait pas être l’apanage d’une élite diplômée ou capitalisée, mais qu’elle pouvait émerger partout, chez une mère célibataire, chez un chômeur, chez un migrant, chez toute personne qui souhaite simplement créer son propre travail.
Pour elle, cette possibilité devait être reconnue comme un véritable droit, au même titre que les droits civiques.
Si Maria Nowak a eu un impact sur ma carrière, c’est précisément parce que sa vision dépasse largement la seule question du microcrédit. Elle nous oblige à regarder l’économie sous un autre angle.
Dans un monde où l’on parle souvent d’innovation technologique, de levées de fonds ou de croissance des start-up, elle rappelait avec constance que l’entrepreneuriat peut aussi être un outil de liberté et d’émancipation.
Créer son activité, même modeste, peut être une manière de reprendre sa vie en main, de retrouver une place dans la société et de redevenir acteur de son propre destin.
Maria Nowak s’est éteinte en 2022, mais l’héritage qu’elle laisse est considérable. Chaque année, des milliers de personnes continuent de créer leur activité grâce au microcrédit et à l’action de l’Adie, prolongeant ainsi l’idée qui a guidé toute sa vie : lorsqu’on donne à quelqu’un la possibilité d’entreprendre, on ne lui offre pas seulement un financement, on lui redonne aussi la capacité d’agir et la dignité de construire son avenir.
Et c’est peut-être là, au fond, la plus grande leçon qu’elle nous laisse.