Ce n’est pas tous les jours qu’une entreprise auvergnate se retrouve en Une de Challenges. De quoi donner envie de replonger dans l’histoire et l’actualité d’Aubert & Duval, nom centenaire qui, aux Ancizes, forge encore une part essentielle de la souveraineté industrielle française — un enjeu stratégique à l’heure où l’Europe veut réduire sa dépendance aux matériaux critiques venus de Russie ou de Chine.
Dans l’atelier du feu
Aux Ancizes, dans les Combrailles, on entre dans un univers où le métal est roi et la chaleur omniprésente. Derrière la porte d’un four plasma chauffé à 1 700 °C, des lingots incandescents sont manipulés par des pinces mécaniques avant de passer sous la presse de 4 500 tonnes. L’opération se déroule dans un vacarme assourdissant, ponctué d’étincelles.
Jean-François Juéry, directeur de la stratégie, le rappelle : « Le titane est le métal le plus complexe à travailler. Il faut dix ans pour en maîtriser la mise en forme. La moindre imperfection et la pièce est inutilisable. »
Ces pièces forgées ne sont pas ordinaires : elles prennent place dans les moteurs et trains d’atterrissage d’avions Airbus et Dassault, les canons Caesar de Nexter, ou encore des composants nucléaires pour sous-marins et porte-avions français. Dans certains aciers spéciaux, Aubert & Duval reste le seul producteur mondial.
Du précipice à la relance
La position stratégique n’a pas empêché l’entreprise de frôler la disparition. En 2018, alors propriété du groupe Eramet, un audit interne révèle des falsifications de fiches qualité. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) est alertée : certaines pièces destinées au nucléaire pourraient présenter des non-conformités. L’affaire, transmise au parquet, ébranle durablement la confiance des donneurs d’ordres.
À ce scandale s’ajoutent la pandémie de Covid-19, la chute de la demande aéronautique et la volonté d’Eramet de céder l’activité. En 2021, Aubert & Duval est en sursis.
En avril 2023, la situation bascule : Airbus, Safran et Tikehau Capital, avec l’appui financier et stratégique de l’État, annoncent leur rachat conjoint. Une alliance rare qui, selon le ministre de l’Économie Bruno Le Maire,
« préserve une brique essentielle de notre souveraineté industrielle et de notre défense nationale ».
Une stratégie de reconquête
Dès le rachat, un plan de 350 millions d’euros sur cinq ans est lancé. Objectifs : moderniser la forge, renforcer la R&D, recruter et former, et réduire la dépendance aux importations, notamment de titane russe. Safran, principal client, chiffre cet effort comme un « rempart stratégique » pour ses moteurs d’avion LEAP et programmes militaires.
L’industrie aéronautique européenne reste dépendante du russe VSMPO-AVISMA, fournisseur dominant mondial du titane aéronautique. La guerre en Ukraine a renforcé la nécessité de sécuriser une alternative 100 % européenne.
En parallèle, Aubert & Duval investit dans la fabrication additive métallique : en 2024, ouverture d’un atelier dédié utilisant l’alliage innovant ABD®-1000AM, conçu avec la société britannique Alloyed, pour produire des géométries complexes plus légères et plus résistantes.

EcoTitanium : recycler pour s’affranchir
Autre levier stratégique : l’usine EcoTitanium, implantée à Saint-Georges-de-Mons, voisine du site historique. Unique en Europe, elle recycle les chutes de titane issues de l’aéronautique et les refond en lingots utilisables pour des pièces critiques.
Aujourd’hui, 75 % du titane utilisé par Aubert & Duval provient de matière recyclée, un atout majeur à la fois écologique et géopolitique. À titre de comparaison, le titane primaire est classé par Bruxelles comme « matière première critique » dans le Critical Raw Materials Act 2024.
Un ancrage vital pour l’Auvergne et le Puy-de-Dôme
Si Aubert & Duval incarne un enjeu stratégique pour la France, elle est aussi une colonne vertébrale pour l’économie auvergnate. Aux Ancizes, l’entreprise emploie près de 1 500 personnes, ce qui en fait le deuxième employeur privé du département derrière Michelin. Autour de ce noyau gravite un réseau dense de sous-traitants, de fournisseurs et de prestataires, irrigant tout le bassin industriel des Combrailles.
La relance engagée depuis 2023 se traduit déjà par de nouvelles embauches et une montée en cadence de la production de titane à Saint-Georges-de-Mons. L’usine EcoTitanium confère à l’Auvergne une place unique dans la métallurgie bas-carbone européenne.
L’entreprise investit aussi dans la formation avec la création de la Maison de l’alternant des Combrailles, destinée à transmettre le savoir-faire métallurgique aux nouvelles générations. Ce lien étroit avec le territoire, soutenu par la Région et le Département, fait d’Aubert & Duval bien plus qu’un site industriel : un patrimoine vivant qui contribue à maintenir l’Auvergne sur la carte des grandes régions industrielles du continent.
L’enjeu dépasse la France
La bataille pour le titane et les alliages spéciaux est un enjeu stratégique européen. L’Union européenne, via ses plans industriels liés à la défense et à la transition énergétique, entend sécuriser les chaînes d’approvisionnement sensibles.
En juin 2025, la Commission européenne a cité Aubert & Duval parmi les « actifs industriels stratégiques à préserver » dans son rapport sur la résilience industrielle. Les applications vont de l’aéronautique au spatial, en passant par l’armement et l’énergie bas-carbone.
Un futur encore à consolider
Si la modernisation avance — avec déjà 120 nouvelles embauches depuis 2023 —, la concurrence reste intense, notamment celle de fabricants japonais et américains très avancés sur les aciers à ultra-haute performance.
Jean-François Juéry résume : « Nous sommes sortis de l’urgence. Nous sommes redevenus offensifs. Mais la course ne s’arrête jamais. »
Le feu des forges des Ancizes, longtemps menacé de s’éteindre, éclaire à nouveau la route d’un acteur clé de la souveraineté industrielle française.