Il a dit ce que peu de dirigeants osent dire. Pas en coulisses, pas en off, pas dans le secret d’un conseil d’administration — mais devant ses équipes, dans chacun des 27 magasins qu’il a parcourus un à un.
« Sans ce rachat, Flauraud aurait dû renoncer et nous aurions fermé dans les prochains mois. » La phrase de Cédric Kuhn, directeur général de Flauraud, ne laisse aucune place à l’ambiguïté.
Elle dit la gravité, elle dit l’urgence, elle dit aussi — et c’est peut-être le plus important — que la transformation engagée n’est pas un exercice de communication. C’est une question de survie.
Flauraud, c’est 95 ans d’histoire auvergnate. Une création à aurillac, un siège social à Clermont-Ferrand, 27 magasins déployés sur la France, une plateforme logistique nationale, 309 collaborateurs.
Fondée en 1931, l’entreprise distribue des pièces automobiles et poids lourds, des consommables et des équipements pour les ateliers et garagistes.
Un ancrage territorial solide, une expertise métier construite sur des décennies. Mais derrière ce portrait d’acteur régional bien installé, une réalité économique s’est progressivement imposée, jusqu’à devenir impossible à ignorer.
De 91 à 50 millions d’euros : quand une décroissance devient structurelle
Les chiffres racontent l’histoire mieux que n’importe quel discours. En 2015, Flauraud réalisait 91 millions d’euros de chiffre d’affaires.
En 2026, l’entreprise peinera à atteindre 50 millions. En dix ans, près de la moitié de l’activité s’est évaporée. « Cet affaiblissement structurel ne peut permettre de répondre aux enjeux d’un marché en mutation.
Agir est devenu une nécessité. C’est la seule voie responsable pour garantir l’avenir de Flauraud et lui donner les moyens de se reconstruire durablement », résume Cédric Kuhn.
Ce que vivent Flauraud et ses équipes n’est pas un accident conjoncturel. C’est le symptôme d’une transformation profonde du marché de la distribution de pièces automobiles : digitalisation des achats, pression accrue sur les marges, consolidation des acteurs nationaux et européens, évolution du parc automobile.
Dans ce contexte, les distributeurs indépendants de taille intermédiaire sont particulièrement exposés — pris en étau entre les grands groupes qui mutualisent leurs coûts et les plateformes en ligne qui cassent les prix. Flauraud n’a pas échappé à cette pression. Elle en a même subi les effets de plein fouet, sans parvenir à enrayer durablement la spirale.
Le changement d’actionnaire au 1er janvier 2026 marque une rupture nette. FairCap, fonds spécialisé dans l’accompagnement d’entreprises en transformation, succède à Emil Frey France après près d’une décennie de détention.
La transition n’est pas une table rase : certaines synergies avec l’ancien actionnaire — plateformes d’achats, outils digitaux — sont maintenues pour éviter toute désorganisation brutale. Mais la logique change. FairCap n’est pas un acteur industriel. C’est un investisseur qui mise sur la capacité de Flauraud à se reconfigurer, à retrouver un modèle économique viable, à renouer avec la rentabilité.
« L’engagement de FairCap constitue une opportunité décisive que nous devons saisir », dit Kuhn.
102 salariés, et une négociation qui va au-delà du minimum légal
La restructuration a un coût social direct : 102 salariés sont concernés par le plan de sauvegarde de l’emploi. Le chiffre aurait pu être plus élevé — le plan initial portait sur 17 postes supplémentaires, qui ont été préservés au fil des négociations avec le CSE.
Les discussions se poursuivent jusqu’au 24 juin, dans un dialogue que la direction décrit comme construit sur l’écoute réelle : elle dit s’être alignée sur la majorité des propositions des délégués syndicaux, allant même au-delà sur les dispositifs retraite.
Sur le volet accompagnement, Flauraud s’engage au-delà des obligations légales. Prise en charge complète des formations, prime de mobilité jusqu’à 3 000 euros nets, soutien à la création ou reprise d’entreprise à hauteur de 6 000 euros, prolongation de l’antenne emploi pour les profils les plus fragilisés — salariés de plus de 50 ans, personnes en situation de handicap, parents isolés.
Un espace conseil animé par un cabinet d’experts est opérationnel depuis mai. « Notre responsabilité est de protéger ce qui fait la force de Flauraud — ses équipes, son expertise, sa proximité avec ses clients, son ancrage territorial — tout en bâtissant une entreprise plus robuste, plus agile et mieux préparée aux défis de demain », affirme Cédric Kuhn.
Le choix de la transparence totale — devant les équipes, dans les magasins, dans les communiqués — n’est pas anodin dans un secteur où les restructurations se gèrent souvent dans la discrétion et les formules convenues. I
l dit quelque chose sur la façon dont Flauraud veut traverser cette épreuve : en conservant la confiance de ceux qui restent, autant qu’en accompagnant dignement ceux qui partent.
Steven Jouve et le pari commercial de 2027
Derrière la restructuration, il y a un projet. Et ce projet a désormais un visage commercial : Steven Jouve, nommé à la direction commerciale et marketing.
Ancien cadre d’Alliance Automotive Group, reconnu pour sa connaissance fine de l’après-vente automobile, il incarne le signal que Flauraud ne gère pas seulement une sortie de crise — elle prépare un retour.
Sa feuille de route est précise : refonte de la promesse client, élargissement des gammes de produits adaptées aux contraintes budgétaires des ateliers, développement de services à forte valeur ajoutée pour les professionnels de la réparation, renforcement de la présence commerciale sur la moitié sud de la France, identifiée comme zone stratégique prioritaire.
L’ambition affichée est de repositionner Flauraud comme un acteur de référence de la distribution indépendante, capable de répondre à l’ensemble des besoins d’un réparateur professionnel.
« Cette année est une période de transition charnière. Dès 2027, nous espérons renouer avec la rentabilité. Grâce aux stratégies que nous initions, grâce à l’énergie et à l’envie de nos équipes, pleinement mobilisées à nos côtés et avec le soutien de nos clients et partenaires », dit Steven Jouve.
L’objectif de 2027 est à la fois un cap opérationnel et un signal envoyé au marché : Flauraud ne liquide pas son histoire, elle la réécrit. Avec 95 ans d’ancrage territorial, une expertise métier rare et un réseau de proximité que les plateformes numériques ne reproduisent pas, l’entreprise auvergnate dispose d’atouts réels.
La restructuration de la distribution de pièces automobiles en Auvergne et en France se joue aussi dans des entreprises comme celle-ci — celles qui choisissent de dire la vérité plutôt que de la maquiller, et de construire sur ce qu’elles sont plutôt que sur ce qu’elles voudraient paraître.