Il fallait oser mettre des mots clairs sur ce que beaucoup vivent depuis longtemps dans un flou résigné. Le rapport parlementaire sur les freins à la réindustrialisation, rendu public à la mi-juillet, ne fait pas dans la demi-mesure : la France veut réindustrialiser, mais s’y prend mal.
La promesse d’un renouveau industriel, portée à coups de milliards depuis 2020, se heurte à une réalité plus rugueuse. Vingt-trois usines ont fermé rien qu’au premier semestre 2025. Les projets annoncés peinent à sortir de terre.
“Fin 23, nous étions à 9,7% d’industrie dans le PIB. Mi-24 à 9,5. Fin 24 à 9,3 (…) Techniquement, nous connaissons de nouveau une phase de désindustrialisation.” affirme Olivier Lluansi, professeur au Cnam et auteur du livre Réindustrialiser, le défi d’une génération.
Les territoires attendent, les entrepreneurs s’épuisent, les élus locaux s’agacent. Derrière les discours volontaristes, les signaux faibles deviennent des faits établis. Et un malaise s’installe : celui d’un pays qui veut produire, mais n’assume plus les conditions pour le faire.
Ce rapport — fruit de 147 auditions, de nombreuses visites de terrain et d’une lecture sans fard des indicateurs — a le mérite de la franchise.
Il met en lumière l’empilement des obstacles qui freinent, dissuadent ou découragent les industriels : délais administratifs interminables, complexité réglementaire, instabilité fiscale, manque de foncier aménageable, pénurie de compétences, coût de l’énergie, et refus croissant des populations locales d’accepter un projet productif sur leur territoire.
Un empilement de freins devenu système
Ce que montre ce rapport, c’est qu’il ne s’agit pas d’obstacles isolés, mais d’un système verrouillé.
Un porteur de projet industriel, aujourd’hui, en France, se trouve face à une double peine : l’opacité procédurale et l’instabilité politique.
Les délais d’instruction peuvent atteindre plusieurs années. Les normes se superposent sans cohérence d’ensemble. Le régime fiscal est modifié à chaque loi de finances. Le foncier disponible est souvent trop cher, trop pollué, ou mal raccordé.
Et lorsqu’un projet parvient à franchir ces étapes, il peut encore être bloqué par une mobilisation locale ou un contentieux administratif de dernière minute.
Cette complexité crée une forme de sélection par la taille. Les grands groupes s’en sortent — à coup d’équipes juridiques et de consultants. Les PME et les ETI, elles, renoncent. Ou partent ailleurs.
Une politique industrielle en trompe-l’œil
La réindustrialisation a pourtant fait son retour dans les discours politiques. La loi Industrie Verte, les annonces dans les batteries, les investissements étrangers captés ces dernières années… autant d’éléments positifs, mais qui peinent à masquer une tendance de fond.
Le rapport met en garde contre une illusion de reprise : les fermetures d’usines dépassent désormais les ouvertures, et la dynamique de 2021-2023 s’est inversée. Les territoires, en particulier ruraux et intermédiaires, le constatent amèrement. Les annonces se succèdent, mais les emplois industriels, eux, ne reviennent pas.
Le texte formule une série de propositions pour sortir de l’ornière. Certaines sont attendues : création de guichets uniques, extension du principe de « silence vaut accord », cartographie du foncier disponible, assouplissement de certaines normes environnementales.
D’autres sont plus structurelles : suppression de taxes spécifiques à l’industrie, création d’un fonds souverain, recours élargi à l’achat public local ou européen pour soutenir les filières stratégiques.
Les procédures longues et complexes retardent, voire découragent, l’implantation ou l’extension de sites industriels. Les délais d’instruction pour les autorisations peuvent atteindre plusieurs années, ce qui fait perdre des investissements au profit d’autres pays jugés plus « business-friendly »
Mais derrière ces mesures se cache une question plus profonde : la France est-elle prête à redevenir un pays productif ? À faire de la politique industrielle une colonne vertébrale, et non un supplément d’âme ?
Une transition écologique mal articulée
C’est sur ce point que les lignes de fracture deviennent les plus visibles. La transition écologique ne fait débat sur le fond pour personne : tous les acteurs — industriels, élus, citoyens — s’accordent à dire qu’elle est indispensable, urgente, et non négociable. Mais dans les faits, elle reste mal intégrée au projet de réindustrialisation.
Ce que soulignent les industriels, ce n’est pas l’objectif lui-même, mais l’empilement de contraintes, l’absence de lisibilité, et les contradictions administratives qui freinent leur mise en œuvre. Les normes environnementales sont jugées déconnectées des réalités industrielles : des seuils incohérents, des autorisations trop longues à obtenir, des injonctions contradictoires entre niveaux de l’administration.
Ce n’est pas l’écologie qui est contestée. Ce qui est dénoncé, c’est un système qui décourage l’investissement, en ne proposant ni règles claires, ni stabilité juridique, ni accompagnement cohérent. Le rapport insiste : les industriels ne demandent pas un passe-droit, mais un cap lisible, des délais raisonnables, des règles du jeu applicables, et surtout, un soutien massif à la décarbonation de leurs outils de production.
Cette tension a d’ailleurs provoqué une fracture politique au sein même de la commission parlementaire. Le président de la commission, Charles Rodwell (majorité présidentielle), n’a pas signé le rapport, invoquant de « profondes divergences ». Dans un contre-rapport, il souligne d’autres priorités, notamment la compatibilité nécessaire entre ambition industrielle et transition écologique.
Ce désaccord traduit un enjeu de fond : la France ne doit pas choisir entre industrie et écologie — elle doit réussir à faire les deux, ensemble.
Réindustrialiser proprement, c’est possible. Mais cela suppose de simplifier les procédures, de clarifier les priorités, et d’assumer une stratégie de long terme lisible.
La grande oubliée : la formation
Autre point crucial, souvent sous-estimé : le déficit de compétences. La désindustrialisation a effacé des métiers, des gestes, des savoir-faire.
Aujourd’hui, la majorité des chefs d’entreprise évoquent les difficultés de recrutement comme leur principal frein à la croissance.
La réponse ne peut être uniquement conjoncturelle. Il ne suffit pas de créer quelques formations d’ajusteurs ou d’opérateurs de maintenance. Il faut une refonte complète du système d’orientation, de formation professionnelle, et d’apprentissage.
Il faut valoriser les métiers industriels dès le collège, réhabiliter l’image de l’usine, renforcer les liens entre entreprises et centres de formation, et donner aux jeunes — et aux reconvertis — une vraie perspective d’avenir dans l’industrie.
Le rapport insiste sur cette dimension. À juste titre. Sans bras, sans cerveaux, sans compétences, pas d’usines. Pas de souveraineté. Pas de relance.
Un projet de société, pas seulement économique
Ce que ce rapport met en lumière, c’est que la réindustrialisation ne se résume pas à une série de mesures techniques.
C’est un choix de société. Une question de souveraineté, de résilience, de justice territoriale. C’est aussi une affaire d’imaginaire collectif.
Réindustrialiser, c’est accepter de remettre l’usine au cœur de la ville, du débat public, de la vie économique locale. C’est repenser la façon dont on habite un territoire, dont on produit, dont on consomme. C’est un pacte à construire entre l’État, les collectivités, les industriels et les citoyens.
Mais pour cela, encore faut-il qu’il y ait un cap. Et une volonté politique assumée. Le rapport, en ce sens, est un électrochoc…