« Voleurs. » « Assassins. » Les mots ont claqué devant le tribunal de commerce de Lille Métropole, ce mardi 31 mars 2026. Le couperet venait de tomber : Ziegler France, l’un des transporteurs routiers les plus implantés du pays, est placée en liquidation judiciaire.
Avec elle, c’est une filiale et quelque 1 500 emplois qui disparaissent. En Auvergne, le site de Clermont-Ferrand — 97 salariés en bordure de l’A71 — et celui de Montmarault — une vingtaine de personnes — ferment définitivement.
Une décision brutale, mais pas une surprise. Elle signe la fin d’un chapitre de l’histoire du transport routier en Auvergne qui avait commencé, il y a vingt-six ans, avec le rachat des transports Rivoire.
Quatre semaines de redressement judiciaire, une liquidation au bout
Il faut mesurer la rapidité de l’effondrement pour en saisir la brutalité. Ziegler France s’était elle-même déclarée en cessation de paiements auprès du tribunal de commerce de Lille Métropole fin février 2026.
Le redressement judiciaire avait été prononcé début mars. Moins de quatre semaines plus tard, la liquidation était actée. Une procédure collective d’une rapidité inhabituelle, qui dit tout de l’état réel de l’entreprise au moment où elle s’est présentée devant les juges.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 445 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, soit un réseau d’une cinquantaine de sites à travers la France, un maillage logistique dense, une marque reconnue dans le transport multimodal.
Et en face : une perte nette de 6 millions d’euros la même année, des tensions de trésorerie installées depuis plusieurs mois, des contrats perdus, des factures qui s’accumulent sans être réglées, et un recours croissant à la sous-traitance qui a progressivement fragilisé la structure financière.
Le groupe belge Ziegler — fondé en 1908, actif dans une quinzaine de pays, environ 3 200 salariés dans le monde — n’a pas pu ou n’a pas voulu refinancer sa filiale française.
En décembre 2025, un courrier interne évoquait déjà l’ouverture d’un « protocole de cession ». La suite a suivi la logique implacable des procédures collectives : aucun repreneur crédible ne s’est positionné, et le tribunal a prononcé la seule décision qui restait.
Des salariés auvergnats dans l’angoisse depuis des semaines
À Clermont-Ferrand, les 97 salariés du site de l’A71 n’avaient pas attendu le verdict du 31 mars pour comprendre.
Début février déjà, plusieurs d’entre eux exprimaient une inquiétude que rien ne venait apaiser : l’entreprise était quasiment à l’arrêt, les camions ne bougeaient plus, les clients s’organisaient ailleurs.
Un mois plus tard, au déclenchement de la procédure collective, leur préoccupation avait glissé vers une angoisse plus immédiate encore : recevoir, ou non, leur salaire de février.
C’est ce contexte-là qu’il faut avoir en tête pour comprendre la violence des réactions devant le tribunal de commerce de Tourcoing le 31 mars.
Des femmes et des hommes qui avaient traversé plusieurs semaines d’incertitude, de rumeurs, de silence institutionnel, et qui ont entendu prononcer, en quelques minutes d’audience, la fin de leur emploi. Les cris de « voleurs » et « assassins » ne relèvent pas de l’incident de séance.
Ils traduisent un sentiment de trahison profond, celui de travailleurs qui n’ont pas eu le temps de se retourner.
À Montmarault, dans l’Allier, la vingtaine de salariés du site partage le même sort. La commune, carrefour autoroutier entre l’A71 et l’A79, perd un opérateur logistique structurant pour ses flux de transit.
Pour l’Auvergne, au total, c’est environ 120 emplois directs qui disparaissent en une décision de tribunal. Un chiffre qui ne rend pas compte de l’effet humain et territorial réel.
Sous-traitants : les dommages collatéraux de la liquidation Ziegler France
Il y a les 1 500 salariés. Et il y a l’autre face visible de ce naufrage : les centaines de transporteurs sous-traitants qui avaient fait confiance à Ziegler France, parfois depuis des années, et qui se retrouvent aujourd’hui avec des créances non honorées se chiffrant collectivement en plusieurs millions d’euros.
La FNTR Bretagne, fédération professionnelle représentant les transporteurs routiers, a été l’une des premières à tirer la sonnette d’alarme après l’annonce du redressement judiciaire.
Son message était clair : des dizaines d’entreprises, souvent des TPE et des PME du transport, avaient des encours significatifs avec Ziegler France et devront engager des procédures longues et aléatoires pour espérer récupérer une partie des sommes dues.
Dans le transport routier, où les marges sont structurellement étroites et la trésorerie tendue, la perte d’un débiteur de cette taille peut mettre en péril des entreprises par ailleurs saines.
La liquidation judiciaire de Ziegler France ne signifie pas que ces créances disparaissent juridiquement. Mais elle les relègue au rang de créances chirographaires, les moins bien loties dans l’ordre de priorité des remboursements.
Les sous-traitants savent ce que cela veut dire : des années de procédure pour des dividendes incertains, pendant que leur propre trésorerie continue de tourner. Certains ne survivront pas à l’attente.
Un secteur sous pression, une région qui absorbe le choc
La chute de Ziegler France ne s’explique pas par un seul facteur. Elle est le produit d’une accumulation : la flambée des prix du carburant depuis deux ans, directement liée aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient et à leurs effets sur les marchés pétroliers ; le ralentissement de l’activité dans le bâtiment et la distribution, deux secteurs clients majeurs du transport routier ; la perte de contrats importants qui avaient structuré l’activité de la filiale française ; et, en toile de fond, la concurrence accrue dans un marché du transport où les marges ne permettent pas d’absorber longtemps des pertes de cette ampleur.
Le transport routier français traverse une période de très forte tension.
Ziegler France n’est pas le premier acteur à tomber, et les professionnels du secteur — fédérations, syndicats, commissionnaires — ne cachent pas leur inquiétude pour la suite.
La hausse des coûts d’exploitation, combinée à des donneurs d’ordres qui résistent aux hausses tarifaires, crée un ciseau qui étouffe progressivement les opérateurs les plus fragilisés.
Pour l’Auvergne, la disparition de Ziegler France laisse un vide dans la desserte logistique régionale.
Le site clermontois n’était pas un simple dépôt : il assurait des flux industriels, des livraisons commerciales, un maillage qui n’a pas d’équivalent immédiat dans le tissu local. D’autres transporteurs prendront inévitablement le relais. Mais dans quel délai, et à quelles conditions pour les clients auvergnats qui dépendaient de Ziegler pour leurs approvisionnements ou leurs expéditions ?
1999–2026 : la fin d’une histoire logistique en auvergne
Il faut remonter à 1999 pour comprendre l’enracinement de Ziegler en Auvergne. Cette année-là, le groupe belge avait racheté les transports Rivoire, une entreprise clermontoise qui faisait partie du paysage économique local.
Ce rachat avait marqué l’intégration d’un savoir-faire régional dans un réseau européen, et avait ouvert une période de développement que personne n’imaginait se terminer ainsi.
Vingt-six ans plus tard, c’est ce chapitre que le tribunal de commerce de Lille a refermé le 31 mars 2026. Non pas en le concluant, mais en le tronquant net. Les salariés qui étaient présents en 1999, ou qui ont rejoint le site clermontois dans les années suivantes, avaient construit des carrières, des habitudes, des réseaux professionnels.
Ils se retrouvent aujourd’hui à reconstruire, à 45 ou 55 ans pour certains, dans un marché de l’emploi dans le transport qui ne manque pas de postes mais qui exige mobilité et disponibilité.
Deux filiales de Ziegler — représentant environ 110 salariés — bénéficient d’un sursis jusqu’au 28 avril pour examiner d’éventuelles offres de reprise.
C’est peu. Et rien ne garantit qu’une offre sérieuse émergera dans ce délai. Le scénario le plus probable, si l’on en croit les professionnels du secteur, c’est une absorption partielle des actifs — dépôts, matériels, clientèle — par des concurrents déjà positionnés sur les mêmes axes.
Pour l’Auvergne et le bassin clermontois, la liquidation de Ziegler France est un signal supplémentaire : l’économie régionale n’est pas à l’abri des grands séismes sectoriels.
Et quand ils frappent, ce sont toujours les mêmes — salariés, sous-traitants, territoires — qui encaissent en premier.