En matière industrielle, les chiffres ne trompent pas. Après vingt années de désindustrialisation continue, la France a enfin inversé la tendance… En est-on vraiment sûr ?
Depuis 2017, plus de 100 000 emplois ont été recréés dans l’industrie manufacturière, 59 usines ont vu le jour en 2023 (189 si l’on inclut les extensions significatives) et les investissements productifs progressent de 23 % en sept ans, selon l’Insee et la Direction générale des entreprises.
À l’heure où la dépendance aux importations est devenue un risque stratégique, ce mouvement de reconquête n’a rien d’anecdotique : il traduit une prise de conscience collective, tardive mais salutaire.
Pour autant, cette « renaissance » reste fragile. La part de l’industrie dans le PIB plafonne à 9,7 % — très loin des 20 % allemands, selon Eurostat.
La balance commerciale demeure déficitaire, la robotisation progresse trop lentement (185 robots pour 10 000 emplois industriels, contre plus de 350 en Allemagne ou au Japon, d’après la Fédération internationale de la robotique), et l’effort national de recherche reste figé autour de 2,2 % du PIB depuis vingt ans, quand les États-Unis et l’Allemagne dépassent les 3 %.
La France reste attractive pour les investisseurs étrangers — elle a conservé en 2023 sa première place européenne selon Business France — mais cette médaille masque des faiblesses structurelles.
Le baromètre rappelle aussi que les défis sont devant nous : 966 000 départs à la retraite dans l’industrie d’ici 2030, un coût du travail élevé par rapport à l’Italie ou l’Espagne, et la pression des prix de l’énergie, durablement plus forts en Europe qu’aux États-Unis ou en Chine.
Autrement dit, si l’élan est réel, il ne survivra pas sans une politique de long terme sur la formation, la compétitivité et l’innovation.
Il serait toutefois injuste de réduire ce récit à une addition de contraintes. Car l’industrie française possède des atouts uniques. Elle a déjà contribué pour 71 % à la baisse des émissions de gaz à effet de serre du pays depuis 1990, selon le Citepa.
Elle s’appuie sur un mix énergétique bas carbone qui fait de la France une terre d’accueil naturelle pour les industries vertes.
Et elle reste, malgré les doutes, un puissant levier de cohésion territoriale : 183 « Territoires d’industrie » sont mobilisés sur tout le territoire pour ancrer les usines dans le quotidien des habitants, d’après l’Agence nationale de la cohésion des territoires.
Le temps long de l’industrie n’est pas celui des cycles politiques. La pandémie, puis la guerre en Ukraine, l’ont rappelé avec brutalité : un pays sans usines est un pays dépendant.
La réindustrialisation n’est donc pas une option mais une condition de souveraineté.
Elle exige de dépasser les slogans pour bâtir un pacte national et européen.
Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir si la France peut redevenir industrielle. Elle l’est déjà en partie.
La vraie question est de savoir si elle saura le rester.