Un mot résume désormais l’état de l’économie française : record.
Record de défaillances, record de radiations, record de tensions sur la trésorerie des entreprises...
En 2025, près de 70 000 procédures collectives ont été enregistrées. Le chiffre est massif, documenté, incontestable. Il ne relève plus de l’alerte ponctuelle ni de la sortie de crise post-Covid. Il décrit un état durable, presque installé, du tissu économique français.
Les travaux d’Altares Dun & Bradstreet, d’Allianz Trade, d’Infogreffe ou encore de Creditsafe convergent tous vers le même constat : la hausse des défaillances ralentit, mais à un niveau historiquement élevé.
Après les chocs successifs de 2022, 2023 et 2024, l’économie n’est pas entrée dans une phase de normalisation. Elle s’est figée sur un plateau haut de sinistralité. Autrement dit, le problème n’est plus la vitesse de la dégradation, mais sa persistance.
Un record historique qui ne doit plus surprendre
Près de 70 000 entreprises en procédure collective sur un an, 270 000 emplois menacés, des redressements judiciaires en hausse, des liquidations toujours massives : ces chiffres ne provoquent presque plus de réaction. Et c’est peut-être là le premier signal d’alerte. Le risque n’est plus perçu comme exceptionnel, il est devenu familier. Trop familier.
Ce qui frappe, c’est la polarisation des défaillances. Les plus petites structures, souvent individuelles, continuent de tomber en nombre, fragilisées par des marges faibles, une trésorerie tendue et une exposition maximale aux retards de paiement.
Mais, fait plus inquiétant encore, les défaillances progressent aussi parmi les PME et ETI, y compris dans l’industrie manufacturière.
En 2025, plus de 230 entreprises de plus de 100 salariés sont entrées en procédure collective. Ce sont des entreprises structurantes, des employeurs majeurs, des acteurs clés de filières entières.
À côté de ces faillites visibles, une autre vague progresse dans un relatif silence : celle des radiations. Plus de 450 000 entreprises ont disparu des registres en 2025, soit une hausse de plus de 50 % en un an. Beaucoup sans tribunal, sans reprise, sans plan de continuation. Des cessations discrètes, parfois volontaires, souvent contraintes, qui traduisent une fatigue entrepreneuriale profonde.
Des fragilités devenues structurelles, bien au-delà de la conjoncture
Les secteurs les plus touchés racontent une économie du quotidien sous pression : restauration, agriculture, santé et action sociale, services aux particuliers, transports. Des activités intensives en main-d’œuvre, peu délocalisables, mais exposées à des coûts incompressibles et à une demande instable. Même l’industrie, mieux armée historiquement, voit certaines filières comme la mécanique fortement fragilisées.
Les analyses financières montrent que la mécanique de la défaillance est rarement brutale. Elle est lente, progressive, presque insidieuse.
La rentabilité se dégrade, la trésorerie se tend, la dette devient rigide. Les règlements fournisseurs s’allongent, les marges de manœuvre disparaissent. Lorsque la cessation de paiement survient, elle n’est souvent que l’aboutissement d’un processus engagé depuis plusieurs exercices.
Les territoires, eux aussi, révèlent cette fracture. Certaines régions amorcent une légère accalmie en fin d’année, comme l’Auvergne-Rhône-Alpes. D’autres décrochent nettement. Mais partout, le diagnostic est identique : l’environnement reste contraint, incertain, peu lisible pour les dirigeants. La fragilité n’est plus conjoncturelle. Elle est structurelle.
Prévenir plus tôt, décider plus vite : le vrai test des dirigeants
Les perspectives pour 2026 esquissent un frémissement, pas un retournement. Un léger recul théorique des défaillances est évoqué par plusieurs études, mais toutes insistent sur le caractère durablement élevé du risque. Croissance molle, contraintes réglementaires accrues, transition écologique coûteuse, incertitudes politiques et géopolitiques : le contexte ne plaide pas pour un relâchement de la vigilance.
Dans ce paysage, un point fait désormais consensus chez les praticiens : le temps est l’ennemi principal des entreprises fragilisées. Le déni, l’attentisme, la procrastination coûtent plus cher que les décisions difficiles.
Les démarches de prévention précoce, longtemps perçues comme optionnelles ou anxiogènes, deviennent un passage obligé. Surveillance fine de la trésorerie, pilotage du risque clients et fournisseurs, recours aux outils de sécurisation, dialogue anticipé avec les partenaires financiers : ce sont moins des bonnes pratiques que des conditions de survie.
L’économie française continue de créer des entreprises, et c’est une force.
Mais elle en détruit aussi à un rythme inédit. Entre ces deux mouvements, un tri s’opère, parfois brutal, souvent silencieux.
À ce stade, la question n’est plus de savoir si la crise est derrière nous. Elle est de savoir combien de dirigeants auront accepté de regarder la réalité en face, et d’agir, avant que le déni ne fasse, une fois encore, office de stratégie.