Au Sommet de l’Élevage, Jean-Marc Jancovici met la société face à ses contradictions : le monde agricole veut bouger — à condition d’être justement rémunéré.
Il n’a pas besoin d’effets de manche. À Clermont-Ferrand, au Sommet de l’Élevage, Jean-Marc Jancovici déroule une démonstration chirurgicale : l’agriculture française est prête à la transition, mais pas à perte. L’ingénieur et président du think tank The Shift Project vient avec de la matière : une grande consultation menée « par et pour » la profession. 8 000 réponses complètes (pour environ 400 000 agriculteurs), un taux de participation inédit pour ce type d’exercice. Et des enseignements qui ne souffrent guère l’ambiguïté.
Une profession lucide, d’abord inquiète pour sa propre pérennité
Premier message : le changement climatique n’est pas une abstraction. « 86 % des répondants nous disent : le climat m’inquiète pour la pérennité de mon exploitation », martèle Jancovici.
Même intensité du signal sur l’énergie : trois quarts des participants, avec une inquiétude un peu plus marquée chez les éleveurs, jugent le prix de l’énergie et la dépendance aux fossiles comme des sujets critiques. « Quand on dépend du pétrole et du gaz pour produire, toute hausse est une onde de choc qui traverse la ferme », résume-t-il.
Deuxième message, plus politique : la transition, la profession n’y est pas hostile. Au contraire. 93 % des répondants déclarent être prêts à s’y engager « à condition que… ».
Et ce « que » ne surprendra personne : l’économie. « Produire autrement, c’est augmenter des charges ou réduire des recettes. Tout le reste égal, le résultat économique se dégrade. Si la société veut que l’on change, elle doit organiser des règles du jeu qui ne pénalisent pas ceux qui font l’effort. »
Payer ce qui compte : trois leviers concrets
Sur le « comment », Jancovici déroule trois pistes déjà bien connues mais qu’il remet au centre du jeu :
- Rémunérer les services environnementaux, en plus du produit. « J’entretiens des prairies, je stocke du carbone, je rends des services de biodiversité et de gestion de l’eau : payez-moi aussi pour ça. »
- Garantir des prix, comme l’agriculture l’a connu durant des décennies : « Un outil de stabilité qui redonne de la visibilité à l’investissement et à la transmission. »
- Mieux répartir la valeur au long de la chaîne : « Ce que vous payez en caisse ne revient pas, loin s’en faut, à l’agriculteur. »
À ce stade, The Shift Project constate plus qu’il ne prescrit : « Nous n’avons pas encore travaillé la boîte à outils économique. Mais le diagnostic est solide : la transition ne s’achètera pas sur les marges des exploitations. »
Aligner le citoyen et le consommateur
La partie la plus « jancovicienne » arrive quand il retourne le miroir vers la société. « Si vous voulez une agriculture plus vertueuse, il faudra accepter une hausse du coût de production de la nourriture. »
Pour contextualiser, il déboulonne une idée reçue : « Le coût de production alimentaire, aujourd’hui, c’est environ 1 % de ce que vous gagnez. La dépense alimentaire représente 14 % des revenus, mais 13 points sur 14 sont autre chose que le produit brut : transport, immobilier commercial, salaires, marketing, finance… »
Puis la bombe à fragmentation : « Sur un euro dépensé par un consommateur pour acheter de la nourriture,7 % vont à l’agriculture, 8 % au monde financier. » ((banques, assurances, intérêts sur prêts, investissements dans la chaîne agroalimentaire et distribution).)
Le message est clair : le sujet n’est pas uniquement « payer plus », il est surtout « payer mieux ».
Et il y met un exemple de quotidien : ces références les plus vendues en grande distribution – eau en bouteille, pastis, sodas, pâte à tartiner – qui cannibalisent le panier sans améliorer l’assiette. « Buvez l’eau du robinet et mettez quelques euros de plus dans un produit agricole de qualité », glisse-t-il, mi-pique, mi-pédagogie.

Faire avec les agriculteurs, pas contre eux
Le ton n’est ni injonctif ni moralisateur. Il est méthodique. « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif », image-t-il : la transition ne se fera pas contre les agriculteurs.
Elle se fera avec eux, par incitation pour l’essentiel, et par contrainte quand c’est nécessaire, « parce que la physique ne négocie pas ». Et il rappelle un temps long : « Les contraintes biologiques de l’agriculture limitent le rythme de baisse des émissions. Il faut l’assumer au niveau collectif en compensant par d’autres secteurs qui peuvent aller plus vite. La cible est systémique. »
Protection par la norme : l’idée choc
Sur le terrain du commerce international, Jancovici assume un protectionnisme intelligent. Il cite l’automobile : le bonus-malus écologique désormais indexé sur l’empreinte de fabrication a, de fait, freiné certaines importations.
Pourquoi ne pas adapter ce raisonnement à l’alimentaire, au moins pour quelques produits à forte intensité carbone, comme le bœuf ? « On pourrait interdire la vente d’un kilo de bœuf dont l’empreinte dépasse un seuil. Entre les pires et les meilleures pratiques, le facteur peut aller jusqu’à 10. » Le propos n’est pas une « recette clé en main », concède-t-il, mais un cadre de pensée : agir par la norme, pas uniquement par le prix.
Et de lâcher une provocation factuelle : « L’OMC est à l’agonie ; dans les faits, les États font déjà ce qu’ils veulent. Alors assumons des normes qui protègent nos modèles vertueux. »
Carbone, biodiversité : ne pas opposer les enjeux
Si The Shift Project entre par le climat, le discours veille aux co-bénéfices. Réduction du labour, couverts végétaux permanents, agroforesterie, gestion de l’eau : « Tout ce qui augmente le carbone des sols augmente aussi la vie des sols (vers, champignons, micro-organismes), la rétention d’eau et limite l’érosion. »
Le think tank n’a pas la prétention de « tout agréger » dans un indicateur biodiversité universel – « problème local par nature » – mais revendique un principe : ne proposer aucune mesure défavorable à la biodiversité.

Travail, robotisation, attractivité : les vrais déterminants sociaux
Sans s’y attarder, Jancovici coche un autre déterminant de la durabilité : l’attractivité du métier. Rémunération décente, conditions de travail compatibles avec une vie de famille, automatisation quand elle soulage la pénibilité – pas pour « faire plus pour moins », mais pour rester au métier. « On n’attire pas des jeunes sur un modèle à bout de souffle. L’argent n’est pas tout, mais il compte. Et le sens aussi. »
Un canal pour continuer : Agri 2050
La consultation a réveillé une envie de parler entre pairs. Agri 2050, réseau « par et pour » le monde agricole, est annoncé pour structurer la discussion au-delà du rapport, avec un événement de lancement en novembre 2025. Objectif : capitaliser l’intelligence métier, partager des solutions pragmatiques, consolider les conditions de réussite (économiques, techniques, humaines). Là encore, le message est d’abord méthodologique : écouter, objectiver, itérer.
Crédits carbone : sortir de l’illusion de la « compensation »
Question attendue : les crédits carbone agricoles. Jancovici tranche : « La compensation, c’est illégitime » – non sur le plan moral, mais opérationnel. « Acheter un crédit n’allège pas votre dépendance aux fossiles. Cela anesthésie l’organisation en donnant l’illusion d’avoir réglé le problème. » Pour autant, développer des puits (sols, haies, prairies, agroforesterie) se justifie en soi. La bonne mécanique ?
Rendre obligatoire, pour la collectivité, une contribution aux puits, en plus de l’obligation de réduire ses émissions. Alors, les fermes qui stockent du carbone vendent un service à un vrai prix (200–300 €/t, cite-t-il à titre indicatif), hors marché volontaire aux prix trop faibles pour être incitatifs. « Vendre un service n’est pas compenser une faute », résume-t-il.
Souveraineté, mimétisme et pari raisonnable
Reste l’argument du « pourquoi nous si les autres n’y vont pas ? ». Jancovici joue l’analogie gauloise, sourire en coin, mais revient vite au réel énergétique : « Même sans climat, la rareté énergétique nous rattrape. On devra changer. »
Et le pari collectif : « Dans un monde interdépendant, si chacun attend l’autre, tout le monde perd. Le seul pari qui peut gagner, c’est de commencer à faire des choses pertinentes chez nous et d’espérer le mimétisme – puissant chez l’humain. »
Le juste prix de la transition
En une heure, Jancovici aura replacé le débat là où il doit être : dans la cohérence entre ce que nous voulons et ce que nous payons. Le monde agricole ne demande ni passe-droit ni héroïsme ; il demande des règles claires, des prix sincères, la rémunération de ce qui a de la valeur (alimentation, carbone, biodiversité, paysages, eau). La société ne peut pas réclamer mieux et maintenir moins cher. « Produire autrement, c’est plus cher. À nous d’en faire un investissement collectif, pas un sacrifice individuel. »
Le reste – outils économiques, normes de marché, ingénierie des puits, organisation du travail – viendra par itérations. Mais l’architecture est posée : on ne fera pas la transition contre les agriculteurs. On la fera avec eux.
- Découvrez la télé du Sommet de l’élevage : https://www.youtube.com/@SommetElevage