Un éditorial de Frédéric Coureau
Pendant que la Chine éteint les lumières dans ses fascinantes ““dark factories”, la France cherche encore l’interrupteur de sa politique industrielle.
Là-bas, les robots travaillent dans le noir. Ici, on se débat dans les zones grises.
Les « dark factories », ces usines totalement automatisées où plus un seul ouvrier ne foule le sol, incarnent l’avant-garde d’un modèle industriel fondé sur la robotique, l’intelligence artificielle et la planification d’État.
Elles produisent sans pause, sans lumière, sans coût social.
Et surtout, elles s’inscrivent dans une stratégie : “Made in China 2025”, un plan décennal pour faire passer le pays du statut d’atelier du monde à celui de superpuissance technologique souveraine.
La Chine a un plan. Nous, des dispositifs.
Le plan Chinois “Made in China 2025” s’inspire du modèle allemand « Industrie 4.0 » et mise sur la numérisation, l’automatisation et l’intelligence artificielle.
Depuis 2021, Pékin a renforcé cette orientation avec le Plan “IA + Fabrication”, qui vise à déployer à grande échelle des robots alimentés par IA, des jumeaux numériques et des systèmes d’inspection intelligents dans les usines du pays.
Cette transformation s’appuie sur un réseau industriel d’environ 4 300 entreprises d’IA et un marché estimé à 1 400 milliards USD d’ici 2030.
En dix ans, la Chine a installé plus de 3,9 millions de robots industriels, soit plus de la moitié du parc mondial.
Elle a défini dix secteurs prioritaires — robotique, semi-conducteurs, aéronautique, véhicules électriques, équipements médicaux… — et fixé des objectifs chiffrés : automatiser 70 % des tâches industrielles clés d’ici 2030.
Depuis 2023, le gouvernement chinois articule Made in China 2025 avec une vision plus large, baptisée « Nouvelles forces productives de qualité », visant la convergence entre IA, 5G, cybersécurité, et énergies propres.
Le but est de faire de la Chine le premier pôle industriel intelligent et durable au monde d’ici 2030.
Ce n’est pas une promesse politique : c’est un cap national, avec des moyens colossaux.
Et nous ?
Nous avons des plans, des programmes, des labels ou de grandes réflexions… Beaucoup d’initiatives, peu de cohérence.
Un empilement de dispositifs, là où il faudrait une direction stratégique.
Quand Pékin automatise, Paris s’interroge
Ce qui se joue, ce n’est plus seulement une question de compétitivité. C’est une course de modèle.
Là où la Chine lie robotisation, intelligence artificielle et souveraineté technologique, l’Europe — et singulièrement la France — peine à choisir un cap clair.
Nous voulons tout à la fois : produire propre, maintenir l’emploi, et rattraper vingt ans de désindustrialisation… sans hiérarchiser nos priorités.
Pendant ce temps, les constructeurs chinois, comme BYD ou ZEEKR, produisent des véhicules électriques à un rythme que même Tesla observe avec inquiétude.
Et leurs robots ne dorment pas.
Réindustrialiser, oui. Mais pourquoi faire ?
Réindustrialiser la France, ce n’est pas empiler des diagnostics et des plans d’aide à l’investissement.
C’est décider ce que nous voulons produire, avec quelle technologie, et pour quel projet de société. C’est accepter de planifier, de prioriser, de former différemment.
C’est comprendre que la compétitivité ne se décrète pas, mais se construit dans la durée — à l’image de la stratégie chinoise, qui lie innovation, puissance publique et culture industrielle.
Parce que la question n’est pas de savoir si nous voulons plus d’usines. Mais si nous voulons encore une industrie.
L’heure du choix
La Chine avance à marche forcée vers l’usine autonome. Les États-Unis réinvestissent dans les semi-conducteurs et les batteries. L’Allemagne accélère son virage vers l’“Industrie 4.0”.
Et la France ? Sait-elle clairement où elle veut aller.
La vérité, c’est que nous manquons moins de talents que de cap.
Nous ne manquons pas d’usines, mais de volonté stratégique.
Alors, posons la question frontalement : C’est quoi, la stratégie industrielle de la France ?
Parce que dans la guerre mondiale des intelligences manufacturières, l’absence de stratégie est déjà un choix — celui du décrochage.