Le 1er juin 2026, Benoît Grenot a pris la direction générale de Carbios. Une date qui ressemble à une passation de témoin classique entre deux dirigeants.
Elle est en réalité bien autre chose : le signal que cette biotech clermontoise, pionnière mondiale du recyclage enzymatique du plastique, entre dans la phase la plus exigeante de son existence.
Celle où les brevets, les partenariats et les annonces doivent se transformer en béton, en acier et en tonnes de PET recyclé. Carbios n’a plus seulement besoin d’un stratège. Elle a besoin d’un bâtisseur.
Benoît Grenot est cet homme. Ingénieur diplômé de Mines Paris – PSL, passé par Saint-Gobain en Chine, puis par la direction générale de Baikowski à Annecy — groupe de chimie de spécialités coté sur Euronext Growth —, il incarne un profil rare dans l’univers des biotechs : celui d’un industriel pur, rompu à la gestion d’usines multi-sites, multi-continents, dans des environnements capitalistiques exigeants.
Un profil que Carbios, dont le siège est installé à Clermont-Ferrand, a délibérément choisi pour piloter ce qui s’annonce comme le tournant décisif de son développement.
Depuis Clermont-Ferrand, une partie se joue à l’échelle mondiale
Pour comprendre pourquoi la nomination de Benoît Grenot est stratégique, il faut d’abord comprendre ce que Carbios est en train de construire — et où.
L’entreprise, fondée sur une technologie d’enzymes capables de dépolymériser le PET pour le recycler à qualité quasi vierge, a désormais deux fronts ouverts simultanément.
En France, à Longlaville, en Meurthe-et-Moselle, elle finalise la construction de la première usine commerciale de biorecyclage enzymatique du PET en Europe.
En Chine, à Haining, dans la province du Zhejiang, elle mène avec son partenaire industriel Wankai New Materials un projet d’usine de 50 000 tonnes de capacité annuelle, destiné à déployer sa technologie sur le marché asiatique.
Deux chantiers. Deux continents. Deux montées en puissance industrielle simultanées, dans un secteur — le recyclage du plastique — que les réglementations européennes et la pression des grands groupes de consommation rendent chaque année plus stratégique.
Nestlé Waters, PepsiCo, Suntory Beverage & Food Europe et L’Oréal ont rejoint le consortium emballage de Carbios. Du côté textile, On, Patagonia, PUMA, PVH Corp. et Salomon — ce dernier ancré dans l’écosystème alpin d’Auvergne-Rhône-Alpes — collaborent avec la société clermontoise.
L’ambition est claire : créer une filière mondiale du PET recyclé enzymatiquement, capable de répondre aux exigences de contenu recyclé imposées par l’Union européenne.
C’est dans ce contexte que la carte Benoit Grenot prend tout son sens.
Isabelle Parize, présidente du conseil d’administration de Carbios, ne s’y est pas trompée en formulant son choix : « Son expérience internationale, en particulier en Chine, ainsi que son leadership seront des leviers clés pour la mise en œuvre de nos priorités stratégiques. »
Une formulation mesurée, mais qui dit l’essentiel. Dans une entreprise dont l’avenir se joue autant à Haining qu’à Longlaville, avoir à sa tête un dirigeant qui parle mandarin, qui a dirigé des sites industriels en Chine pour Saint-Gobain et qui connaît intimement les cultures d’affaires asiatiques n’est pas un détail.
C’est une décision structurante.
Le poids du retard chinois
Car la partie n’est pas simple. Le 2 juin 2026, soit quarante-huit heures à peine après la prise de fonctions officielle de Benoît Grenot, Carbios a publié un point d’avancement sur son partenariat avec Wankai.
Le message est clair : la mise en service de l’usine de Haining est décalée. Elle était attendue plus tôt ; elle est désormais prévue d’ici le premier semestre 2028.
En cause, « le caractère innovant du procédé développé par Carbios, qui implique des travaux techniques complémentaires pour s’adapter aux spécificités du site », selon les termes du communiqué. Dans le même mouvement, Carbios et Wankai ont décidé de différer à fin 2026 la souscription d’une augmentation de capital de 5 millions d’euros initialement prévue au premier semestre.
C’est le premier dossier chaud que Benoît Grenot hérite en prenant ses fonctions. Et il illustre précisément le défi que toutes les deeptech industrielles françaises affrontent tôt ou tard : la distance entre une technologie validée et une usine qui tourne.
Carbios a prouvé que son procédé enzymatique fonctionne. Elle doit maintenant démontrer qu’il est industrialisable à grande échelle, dans des environnements géographiques et industriels très différents de ses laboratoires auvergnats.
Le retard chinois n’est pas une catastrophe — Carbios a clôturé l’exercice 2025 avec une trésorerie de 59 millions d’euros, qui lui permet, selon la société, de « couvrir ses dépenses opérationnelles bien au-delà des douze prochains mois ». Mais il crée une pression sur la crédibilité du calendrier industriel global.
Et il appelle précisément le type de profil que Benoît Grenot représente : quelqu’un qui a déjà géré des retards de chantier, des tensions avec des partenaires industriels asiatiques, des ajustements techniques sur des procédés innovants dans des environnements de production contraints.
Un bâtisseur formé à l’école de la matière
Le parcours de Benoît Grenot est celui d’un homme qui n’a jamais eu peur de mettre les mains dans le cambouis industriel.
Après Mines Paris et un service national à la mission économique de l’ambassade de France en Chine — premier contact avec l’Asie, dès les années 1990 —, il entre chez Saint-Gobain, où il passe plusieurs années dans les réfractaires et céramiques techniques. Il dirige SEPR Beijing, un site d’environ 500 salariés à Pékin spécialisé dans les réfractaires électrofondus, puis prend en charge l’ensemble de la zone Asie-Pacifique pour les céramiques techniques, avec des responsabilités en Chine, au Japon et en Australie.
C’est une école exigeante. Saint-Gobain en Chine dans les années 2000, c’est la gestion quotidienne de la complexité : des chaînes d’approvisionnement locales difficiles à maîtriser, des relations industrielles avec des partenaires chinois, une culture managériale à construire dans un environnement réglementaire mouvant.
Benoît Grenot y forge ce que le conseil d’administration de Carbios résume par le terme de « leadership » : une capacité à faire avancer des projets industriels lourds dans des contextes géopolitiques et culturels complexes.
Il quitte ensuite Saint-Gobain pour prendre la direction générale de Baikowski, groupe de chimie de spécialités basé à Annecy, au sein du pôle Specialty Chemicals de PSB Industries.
Il pilote à partir de 2015 le développement et l’internationalisation du groupe, puis son spin-off et sa cotation sur Euronext Growth fin 2018. Baikowski fabrique des poudres minérales de haute pureté pour des applications de niche — électronique, aéronautique, médical, défense — dans des marchés où la précision du procédé est tout.
Une expérience directement transposable à Carbios, dont la valeur repose sur la maîtrise d’un procédé enzymatique d’une grande finesse technique.
Il quitte la direction de Baikowski début 2026 pour rejoindre Carbios, d’abord comme directeur général délégué, puis comme directeur général à compter du 1er juin 2026.
Continuité, mais pas immobilisme
Dans ses premières déclarations publiques, Benoît Grenot a tenu à inscrire sa nomination dans la continuité du travail accompli par son prédécesseur. « Je m’inscrirai dans la continuité des travaux déjà engagés », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il veillerait à « mobiliser l’ensemble des équipes autour des priorités stratégiques de l’entreprise, et ce dans un esprit d’engagement et de performance durable. »
Vincent Kamel, qui quitte ses fonctions à 64 ans pour partir à la retraite, laisse une entreprise structurée, avec des partenariats industriels majeurs noués, une trésorerie solide et un projet d’usine européenne avancé.
« Je suis fier du chemin parcouru aux côtés du conseil d’administration et des équipes », a-t-il déclaré. « J’ai toute confiance en Benoît pour conduire la prochaine phase de développement de l’entreprise. »
Cette passation de témoin entre deux profils complémentaires — Kamel le structureur, Grenot l’industrialisateur — illustre une maturité de gouvernance que l’on ne trouve pas toujours dans les biotechs en croissance.
Isabelle Parize, présidente du conseil, a souligné que « la nomination de Benoît Grenot s’inscrit dans une volonté de continuité et de stabilité de la gouvernance de l’entreprise ». Mais derrière la continuité affichée, le changement de phase est réel.
Longlaville, vitrine européenne d’une révolution silencieuse
Si le projet chinois concentre une partie de l’attention médiatique et financière, c’est Longlaville qui reste la vitrine technologique et industrielle de Carbios en Europe.
Ce site lorrain, première usine commerciale de biorecyclage enzymatique du PET sur le continent, est piloté depuis Clermont-Ferrand.
Il incarne la promesse centrale de Carbios : démontrer que le recyclage enzymatique peut fonctionner à l’échelle industrielle, dans un pays européen, avec des flux de déchets plastiques locaux.
L’enjeu dépasse Carbios. Il s’inscrit dans la dynamique de réindustrialisation que la France et l’Union européenne cherchent à accélérer dans la chimie verte et l’économie circulaire. Le biorecyclage enzymatique du PET — qui permet d’obtenir un plastique recyclé de qualité comparable au PET vierge — est l’une des réponses concrètes aux obligations réglementaires de contenu recyclé imposées aux industriels de l’emballage et du textile.
Une filière qui se construit, lentement mais sûrement, depuis un territoire — l’Auvergne-Rhône-Alpes — qui a fait de la transition industrielle l’un de ses axes stratégiques.
Benoît Grenot a d’emblée confirmé que « l’usine de Carbios à Longlaville reste une priorité ». Une affirmation qui, dans le contexte du retard chinois, prend une résonance particulière. Le site lorrain n’est pas un plan B. Il est le socle sur lequel toute la crédibilité industrielle de Carbios repose.
C’est depuis ce socle, et avec la double expérience d’un homme qui a dirigé des usines en Chine et restructuré une chimie de spécialités à Annecy, que Benoît Grenot va maintenant tenter de transformer la promesse enzymatique en réalité économique.
La partie mondiale du recyclage plastique se joue sur plusieurs continents. Mais elle se pilote, pour l’instant, depuis Clermont-Ferrand.