Mille trois cent cinq. C’est le nombre de projets d’implantation d’entreprises détectés en France en 2025 par Ancoris, cabinet spécialisé dans le développement économique territorial. Un chiffre en recul de 18 % par rapport à 2024, le plus bas enregistré depuis 2019.
La 3e édition du Baromètre de l’attractivité des territoires, publiée en mars 2026 par Ancoris et la SCET (groupe Caisse des Dépôts), dresse un tableau préoccupant de la dynamique d’investissement en France — mais aussi, en creux, un message pour ceux qui agissent au plus près du terrain.
Une décrue continue, tous secteurs confondus
Depuis le pic post-Covid de 2021 — 1 871 projets, dopés par les aides du plan de relance —, la courbe ne cesse de s’infléchir. En 2025, la tendance baissière touche indistinctement tous les secteurs : la logistique chute de 26 %, l’industrie recule de 10 % pour la deuxième année consécutive, et le tertiaire glisse de 8 %.
C’est l’industrie qui préoccupe le plus. Avec seulement 295 projets détectés contre 329 en 2024, la réindustrialisation tant proclamée se heurte à la réalité d’un contexte national particulièrement incertain.
La Banque de France l’a formulé sans détour dans ses projections macroéconomiques de décembre 2025 : “L’incertitude fiscale et budgétaire pèse sur la reprise de l’investissement des entreprises.”
À cela s’ajoute une reconfiguration profonde des projets eux-mêmes. Les entreprises adoptent des stratégies prudentielles marquées : près des trois quarts des projets industriels prévoient désormais la création de moins de 20 emplois — 73 %, contre 59 % en 2024 —, avec une part croissante de petits projets prévoyant moins de 5 emplois.
L’extension de sites existants prend le pas sur les créations ex nihilo, et la location s’impose comme modalité dominante, représentant 50 % des projets en 2025.
“On a chuté non pas par manque de demande, mais par manque d’offre”
Pour comprendre ce que ces chiffres signifient concrètement, le baromètre donne la parole à des industriels. Parmi eux, Thomas Huriez, président de 1083, fabricant de jeans et de baskets éco-conçus implanté à Romans-sur-Isère, en Auvergne-Rhône-Alpes. Son témoignage éclaire d’une façon saisissante le débat sur la réindustrialisation.
Après dix années de croissance rentable, 1083 a traversé deux années difficiles. La cause ? Non pas un effondrement du marché, mais des ruptures dans la chaîne de sous-traitance. “On a chuté non pas par manque de demande, mais par manque d’offre”, résume Thomas Huriez.
Depuis que la capacité productive a été reconstituée, notamment via le rachat d’un fournisseur vosgien en redressement judiciaire, les ventes ont retrouvé leur dynamique, battant des records historiques à l’automne 2024.
Son analyse du rôle des aides publiques est sans ambiguïté : le plan de relance de 2021 a permis de financer environ 50 % d’un projet industriel dans les Vosges. “L’État a été là comme déclic. Le reste, on l’assume.” Et sur la question de l’implantation, sa conclusion mérite d’être entendue par tous les décideurs territoriaux : “Les investissements ne se sont pas arrêtés, ils ont simplement changé de territoire.”
Le foncier, nerf de la guerre de l’attractivité des territoires
L’indisponibilité ou l’inadéquation du foncier économique reste le principal frein à l’implantation cité par les collectivités dans le baromètre. Cette pression les pousse à exercer une sélectivité accrue, en écartant notamment les projets trop consommateurs de foncier par rapport au nombre d’emplois générés.
75 % des décideurs locaux identifient le développement de l’offre et des outils fonciers et immobiliers économiques comme le chantier prioritaire numéro un pour renforcer l’attractivité de leur territoire. Le paradoxe est cruel : les entreprises cherchent de plus en plus de terrain pour leurs projets, tandis que les territoires disposent de moins en moins de ressources mobilisables.
Thomas Huriez pose la question en termes économiques bruts : “On peut faire de l’industrie partout. Mais pas à n’importe quel prix.”
Le décalage entre les loyers pratiqués et la réalité économique des modèles industriels bloque des projets pourtant vertueux. C’est précisément là que l’ingénierie territoriale de proximité peut peser : en créant les conditions d’accueil que le marché ne produit pas spontanément.

Le territoire, dernier rempart et première chance
C’est l’une des convictions fortes qui traversent ce baromètre : face à l’instabilité politique nationale — citée comme frein majeur à l’implantation par 52 % des collectivités, nouvel entrant dans le classement —, les territoires s’affirment comme les alliés de confiance des entreprises. En 2025, près de 8 répondants sur 10 se déclarent encore “optimistes” ou “très optimistes” pour leur territoire. Mais le nombre de “très optimistes” a chuté de 8 points en un an.
L’Auvergne-Rhône-Alpes figure parmi les régions les plus représentées dans l’enquête, avec 13 % des répondants.
Ses acteurs partagent largement la conviction que l’attractivité reste un enjeu stratégique majeur — 93 % des répondants nationaux le confirment —, y compris sous contrainte budgétaire.
Pour Gilles Attaf, président d’Origine France Garantie et co-fondateur des Forces Françaises de l’Industrie, l’analyse est tranchée : “Je pense que le salut passera par la proximité et par la capacité qu’on a, dans les régions et dans les territoires, à reprendre la main.” Et sa conviction tient en une formule : “C’est des territoires que tout repartira.”
Ce baromètre ne dit pas que la partie est perdue. Il dit que les territoires qui auront préparé leur offre — foncière, humaine, financière — seront ceux qui capteront les projets quand la prudence des dirigeants se lèvera.
Dans des bassins industriels comme celui de Thiers, où l’industrie n’est pas un héritage à défendre mais une identité à réinventer, ce message prend une résonance particulière. Comme le résume Thomas Huriez : “Le vrai actif que la France a perdu, ce n’est pas l’outil industriel, c’est la culture industrielle.” L’attractivité des territoires ne se décrète pas à Paris. Elle se construit, au quotidien, par ceux qui agissent.
Source : Baromètre de l’attractivité des territoires, 3e édition, mars 2026 — SCET / Ancoris (groupe Axtom). Enquête menée auprès de 156 décideurs territoriaux et sur la base de plus de 9 000 entretiens avec des dirigeants d’entreprises.