En 2009, Laurent Chevalier manifestait aux côtés de ses collègues agriculteurs du côté de Moulins. Le prix du lait était au plus bas, la colère montait dans les campagnes. Au milieu de la mobilisation, son téléphone sonne.
À l’autre bout du fil, l’ancien président de la Société Laitière de Laqueuille lui glisse une phrase qui va tout changer : « Tu seras appelé à prendre des responsabilités dans l’entreprise. »
Douze ans plus tard, Laurent Chevalier est devenu président de cette coopérative auvergnate qui transforme depuis plus de 76 ans le lait de ses adhérents en Fourme d’Ambert et Bleu d’Auvergne. Un parcours qu’il n’avait jamais planifié, mais qui incarne aujourd’hui toute la force du modèle coopératif en Auvergne-Rhône-Alpes.
Un éleveur enraciné dans le Puy-de-Dôme
Laurent Chevalier est producteur de lait à Saint-Sulpice, dans le Puy-de-Dôme, à quelques kilomètres seulement de la laiterie de Laqueuille.
Installé en 1996 aux côtés de son père, il perpétue une tradition familiale ancrée dans le massif du Sancy. « Issu d’une famille d’agriculteurs, on était trois enfants.
Dès mon plus jeune âge, j’avais un attrait pour l’élevage », confie-t-il. Si c’est l’élevage bovin laitier qui s’est imposé dans son parcours, cette passion pour les animaux remonte à l’enfance et structure encore aujourd’hui son quotidien.
Depuis son exploitation, Laurent Chevalier entretient un lien étroit avec la Société Laitière de Laqueuille, cette structure coopérative qui collecte et transforme le lait des producteurs locaux. « J’avais fait un stage en 3e ici dans l’entreprise, mais jamais j’aurais pensé être président un jour », se souvient-il.
À l’époque, le jeune adolescent découvrait l’univers de la transformation fromagère sans imaginer qu’il en deviendrait, des années plus tard, l’un des principaux représentants.

Le déclic d’une manifestation et l’appel aux responsabilités
Le tournant intervient lors de cette manifestation de 2009, en pleine crise du prix du lait. Laurent Chevalier était déjà administrateur de la coopérative, engagé dans la défense des intérêts des producteurs.
Mais ce coup de fil de son prédécesseur va faire germer une idée qu’il portait en lui depuis longtemps. « Je pense qu’il avait planté un jalon, sûrement qu’il en avait planté ailleurs, mais il en avait planté un ce jour-là », analyse-t-il avec le recul.
Cette réflexion sur l’engagement résonne avec une interrogation plus profonde que Laurent Chevalier se posait depuis des années. « Je m’étais toujours dit : un jour tu vas te réveiller, tu auras 50 ans et tu te diras qu’est-ce que tu as fait de ta vie ? »
Une question qui taraude bon nombre d’agriculteurs, souvent isolés sur leur exploitation, confrontés au défilement des saisons sans repères pour jalonner leur évolution personnelle. « Quand on est dans sa ferme un peu tout seul et les années passent, il y a rien qui jalonne la vie, et on se pose des questions sur son évolution personnelle », explique-t-il.
Prendre des responsabilités au sein de la coopérative devient alors une manière de donner du sens à son parcours, de s’investir au-delà de son exploitation individuelle pour défendre collectivement les intérêts de la filière laitière auvergnate.
Président et producteur à 100 % : une double casquette assumée
En 2021, Laurent Chevalier accède à la présidence de la Société Laitière de Laqueuille. Cette coopérative, organisée en SICA (Société d’Intérêt Collectif Agricole) et adossée au groupe Sodiaal, est spécialisée dans la fabrication de fromages à pâte persillée, notamment la Fourme d’Ambert AOP et le Bleu d’Auvergne AOP. Située à Saint-Julien-Puy-Lavèze, au pied du Puy-de-Dôme, elle joue un rôle structurant dans l’économie locale et l’emploi rural.
Pour Laurent Chevalier, cette fonction ne se dissocie en rien de son métier d’éleveur. « Je suis producteur à 100 % et président à 100 % », martèle-t-il.
Cette double appartenance est loin d’être anecdotique : elle illustre la spécificité du modèle coopératif, où ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui gèrent l’outil de transformation et décident de la stratégie de l’entreprise.
« On est une coopérative. Donc une coopérative, elle est gérée par ses producteurs, représentés par son président et son conseil d’administration. On est tous du même côté de la table », résume-t-il.
Cette gouvernance par les producteurs garantit que les décisions prises au sein de la laiterie correspondent aux attentes du terrain. L’objectif reste le même qu’en 2009 : défendre un prix du lait rémunérateur pour les éleveurs.
« On défend le prix du lait. Les producteurs veulent un prix rémunérateur, mais c’est ce que le président veut », insiste Laurent Chevalier, soulignant cette communauté d’intérêts qui soude les adhérents de la coopérative.
Faire le lien entre producteurs et salariés
Au-delà de la seule défense économique, la Société Laitière de Laqueuille porte une dimension humaine forte. Rachel Da Silva, directrice de la coopérative, a notamment pris à bras-le-corps les questions de management et de cohésion d’équipe.
« L’entreprise porte des valeurs humaines et Rachel notre directrice a pris ce sujet à bras-le-corps », salue Laurent Chevalier.
Dans ce contexte, le rôle du président consiste aussi à assurer un lien entre deux mondes complémentaires : celui des producteurs de lait et celui des salariés qui transforment ce lait en fromages d’Auvergne.
« On doit faire le lien et on s’efforce de faire le lien entre nos producteurs et nos salariés », explique-t-il. Cette passerelle est essentielle pour maintenir la cohésion d’une structure où l’agricole et l’industriel se rencontrent quotidiennement. La coopérative emploie des dizaines de salariés sur le site de Laqueuille, faisant d’elle l’un des premiers employeurs locaux dans le secteur Dômes-Sancy.

Militant de l’agriculture paysanne
Laurent Chevalier ne se contente pas d’un rôle de gestionnaire. Il se définit avant tout comme un militant de l’agriculture paysanne. « Je militera toujours pour l’agriculture paysane, pour le bien-être paysan », affirme-t-il avec conviction. Cette philosophie irrigue sa vision de la coopérative et de son rôle dans le territoire.
L’agriculture paysanne, c’est celle qui privilégie l’ancrage local, la taille humaine des exploitations, la valorisation du travail des agriculteurs et le maintien d’un tissu rural vivant. Dans le contexte du massif du Sancy, où l’agriculture de montagne est confrontée à des contraintes climatiques et économiques fortes, ce modèle prend tout son sens.
La Société Laitière de Laqueuille, en assurant la collecte et la transformation du lait de ses adhérents, contribue à maintenir des exploitations laitières viables dans des zones parfois isolées, luttant ainsi contre l’exode rural.
Les fromages AOP produits à Laqueuille – Fourme d’Ambert et Bleu d’Auvergne – incarnent ce lien indissociable entre terroir, savoir-faire et agriculture de proximité.
En défendant la rémunération des producteurs et en portant les valeurs humaines de la coopérative, Laurent Chevalier incarne une vision du métier où l’économie ne se dissocie jamais du social et du territorial.
Une coopérative au cœur du Sancy depuis 1949
La Société Laitière de Laqueuille a été créée en 1949 pour répondre à un besoin essentiel : transformer localement le lait des producteurs auvergnats en fromages de qualité.
Depuis plus de 76 ans, elle perpétue cette mission sous une forme coopérative, garantissant que les décisions stratégiques restent entre les mains des agriculteurs via un conseil d’administration majoritairement composé de producteurs.
Adossée de manière minoritaire au groupe coopératif Sodiaal, premier groupe laitier coopératif français, la laiterie de Laqueuille bénéficie d’une puissance de réseau tout en conservant une autonomie technique, administrative et commerciale.
Cette configuration lui permet de rester fidèle à son identité territoriale tout en s’appuyant sur les moyens d’un grand groupe.
La marque « La Mémée », portée par la coopérative, renvoie à l’enseigne commerciale qui vend les fromages produits et affinés à Laqueuille, aussi bien dans une boutique physique située dans le Sancy que via une boutique en ligne.
Cette activité commerciale directe renforce le lien entre les producteurs, l’entreprise et les consommateurs, dans une logique de circuit court et de valorisation du terroir auvergnat.
La coopérative s’inscrit également dans les réseaux territoriaux locaux, notamment via la communauté de communes Dômes Sancy Artense et l’office de tourisme Auvergne VolcanSancy, qui la présentent comme un acteur emblématique de la tradition fromagère auvergnate et de l’animation du territoire.
Un modèle coopératif qui fait vivre le territoire
Le parcours de Laurent Chevalier illustre la force du modèle coopératif dans les zones rurales. En assurant la présidence de la Société Laitière de Laqueuille, il ne se contente pas de représenter les intérêts économiques des producteurs : il porte une vision globale où l’agriculture, l’emploi, le territoire et les valeurs humaines sont indissociables.
Dans un contexte où les filières laitières AOP d’Auvergne-Rhône-Alpes sont confrontées à des défis majeurs – volatilité des prix, changement climatique, nécessité de pratiques agricoles durables –, le rôle des coopératives comme celle de Laqueuille est plus que jamais stratégique.
Elles constituent un rempart contre la concentration de la filière et garantissent que les agriculteurs restent maîtres de leur outil de production.
« On peut pas dissocier les deux », résume Laurent Chevalier en évoquant son double rôle de producteur et de président. Cette indissociabilité est au cœur de l’identité coopérative : défendre le prix du lait, c’est défendre la viabilité des exploitations ; défendre les valeurs humaines, c’est garantir la cohésion d’une entreprise où producteurs et salariés travaillent main dans la main ; défendre l’agriculture paysanne, c’est préserver un modèle de développement rural ancré dans le territoire.
Soixante-seize ans après sa création, la Société Laitière de Laqueuille continue de transformer le lait de ses adhérents en fromages d’Auvergne, portée par des femmes et des hommes comme Laurent Chevalier, qui incarnent l’engagement et la fierté de transmettre un savoir-faire de génération en génération.
Une aventure humaine qui se conjugue au présent, au pied du Puy-de-Dôme, au cœur du massif du Sancy.