Pour Frédéric Aguilera, vice-président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes en charge des transports, l’affaire est symbolique d’un rapport de force ancien : celui d’un territoire qu’on contourne plutôt que d’un territoire qu’on relie.
La proposition de la SNCF d’un aller-retour TGV quotidien entre Lyon et Bordeaux passant par la région parisienne a ravivé un sentiment d’injustice. « C’est vrai que dès qu’il y a une demande de liaison TGV, ça va beaucoup plus vite dans l’examen », constate l’élu, qui rappelle avoir demandé « par écrit à plusieurs reprises » l’étude d’un train d’équilibre du territoire passant par le Massif central.
Une interview réalisée par Rabby Lokate – RCF Allier,
À ses yeux, ce projet révèle un biais structurel. « On a demandé d’examiner la possibilité de réouvrir un train d’équilibre du territoire, c’est-à-dire un train d’aménagement du territoire payé par l’État, entre Lyon et Bordeaux et passant par le Massif central.
On voit bien qu’on nous a répondu sans nous répondre », regrette-t-il. Ce qu’il appelle « une obsession de contourner le Massif central » n’est pas qu’une formule.
C’est une réalité vécue, mesurable, ressentie depuis des décennies dans les déplacements de longue distance comme dans les arbitrages nationaux.
Un TGV plus rapide, mais un risque de renoncement
L’élu ne nie pas les avantages techniques du projet étudié par la SNCF. « Cette liaison, telle qu’elle est préconisée ou proposée par SNCF, a un intérêt : c’est justement cet aspect de rapidité », reconnaît-il. Plus court, plus fluide, plus simple à déployer : sur le papier, difficile de s’y opposer. Mais Frédéric Aguilera refuse que la rapidité devienne l’unique boussole. L’Auvergne, dit-il, ne peut pas être rayée des cartes nationales sous prétexte d’efficacité.
« Il ne faut pas opposer les deux », insiste-t-il. Oui au TGV par Paris si cela répond à un besoin réel, mais pas au prix de la disparition d’une desserte centrale, qui conditionnerait l’accès de tout un quart sud-est du Massif central aux grandes traversées nationales.
Derrière sa mise en garde, une conviction : une région qui n’a pas de grandes liaisons ferroviaires finit par décrocher économiquement.
Un fil rouge : “ne pas renoncer au Massif central”
Pour Frédéric Aguilera, la question dépasse de loin la seule ligne Lyon-Bordeaux. Elle raconte un rapport à l’Auvergne qu’il juge fragile. « Il ne faut pas ouvrir… », commence-t-il, avant de rappeler que l’enjeu n’est pas seulement de tracer une ligne, mais de ne pas abandonner un axe structurant.
À ses yeux, la France se retrouve face à un choix : soit admettre qu’une partie du territoire restera durablement contournée, soit assumer un aménagement équilibré, même s’il est moins rapide et moins rentable dans l’immédiat.
Ce débat renvoie à sa propre vision de l’action publique : un territoire comme l’Auvergne ne doit pas être simplement connecté lorsqu’il est rentable de l’être. Il doit l’être parce qu’il fait partie du pays, parce qu’il contribue à sa cohésion, parce que les habitants ont droit aux mêmes perspectives que ceux des métropoles. Et s’il existe un sujet d’aménagement du territoire par excellence, c’est celui-là.
Le contournement nord-ouest de Vichy : un autre symbole de 30 ans d’attente
Le débat sur la ligne TGV n’est que la première pièce d’un puzzle plus large. Derrière lui se profilent d’autres dossiers structurants, comme le contournement nord-ouest de Vichy.
Un chantier attendu depuis trois décennies, enfin relancé. « Ça fait effectivement 30 ans que le territoire attend ce contournement », rappelle Frédéric Aguilera. La pression automobile est pourtant bien réelle : « Une partie des flux de circulation passe au milieu de villages comme Charmeil, c’est 22 000 véhicules au jour. »
Pour l’élu, l’enjeu est évident : sécurité, attractivité, qualité de vie et desserte économique. « Il manque l’autre moitié du contournement », explique-t-il, soulignant que les reports de flux sont aujourd’hui limités faute de continuité.
L’expérimentation menée par la Région sur les routes nationales, associée à un engagement de l’État, permet désormais d’accélérer. « L’objectif, si tout se passe bien, est à l’horizon 2029 », annonce-t-il, tout en conservant la prudence nécessaire.
Routes nationales : une compétence qui change tout
Depuis le 1er janvier, la Région gère près des trois quarts des routes nationales. Pour Frédéric Aguilera, cette nouvelle compétence ouvre des perspectives : « Ça permet d’impulser une nouvelle dynamique. »
Sur le Bourbonnais, un coup d’accélérateur est prévu sur la RN7, mais aussi sur le contournement de Veauce, village lui aussi saturé. « On va proposer d’accélérer le contournement de Veauce », détaille-t-il, rappelant les attentes très fortes des habitants.
Le message est clair : une fois la main sur les routes, les projets avancent plus vite. Le lien avec la bataille TGV n’est pas anodin : pour Frédéric Aguilera, un territoire ne peut gagner en influence nationale que s’il consolide d’abord ses infrastructures locales.
Mobilisation TER Auvergne : le rappel d’un territoire qui refuse l’abandon
Autre symbole, autre colère : la ligne Clermont-Ferrand – Saint-Étienne, coupée depuis 2016 entre Thiers et Boën. Des habitants ont débroussaillé eux-mêmes un tronçon, dénonçant un manque d’entretien.
Frédéric Aguilera ne minimise pas leur geste, mais replace le sujet là où il estime qu’il doit être : « L’infrastructure appartient à l’État. Tout le sujet que vous évoquez, c’est un sujet État. »
Il rappelle la répartition des rôles : « Nous, on fait circuler des trains. On paye les rames, on paye les trains, on paye le fonctionnement. L’État paye l’infrastructure. » Et c’est l’État, dit-il, qui a décidé la fermeture après « quarante ans de sous-investissement ».
Pour autant, il soutient une idée essentielle portée par les collectifs : « Il ne faut pas insulter l’avenir. » Si un jour des financements — « 150 millions, 200 millions d’euros » — sont rouverts, il faut que la ligne puisse techniquement renaître.
Un enjeu global : empêcher un décrochage du Massif central
Qu’il s’agisse de la ligne TGV Lyon-Bordeaux Auvergne, du contournement nord-ouest de Vichy ou de la mobilisation autour des TER, un même fil conducteur se dessine : la crainte d’un enclavement durable. L’Auvergne avance, mais doit en permanence rappeler son existence dans les arbitrages nationaux.
Pour Frédéric Aguilera, cette vigilance est indispensable : elle conditionne l’avenir économique, la cohésion territoriale et la capacité des habitants à rester connectés au reste du pays.
Et derrière les chiffres, les routes et les rails, il y a l’idée simple que répètent les élus auvergnats depuis des années : un territoire ne se développe pas lorsqu’on le contourne. Il se développe lorsqu’on le relie.
Interview & podcast

Une interview réalisée par Rabby Lokate – RCF Allier,
Ecouter l’interview complet