À l’occasion de RexelExpo 2025, les grands acteurs de l’industrie et de l’énergie ont débattu des clés de la compétitivité industrielle française. Une table ronde dense, entre énergie, vitesse d’exécution et redécouverte du sens industriel.
« L’industrie française est faite de formidables savoir-faire », a lancé Luc Rémont, ancien président d’EDF, en ouverture de la table ronde organisée par Rexel France.
Autour de lui, David Lolo, économiste à La Fabrique de l’Industrie, Emmanuel Caille du Groupe Atlantic, Johan Caux de Bpifrance, Alice Connan (Rexel France) et Thomas Huriez, fondateur de 1083, ont dressé un état des lieux lucide : entre électrification, automatisation et digitalisation, la transformation industrielle française avance, mais trop lentement.
L’énergie, nerf de la compétitivité
« Des chaudières aux fours, l’électrification des procédés industriels se poursuit, mais son accélération reste conditionnée aux prix de l’électricité », a rappelé David Lolo.
Selon lui, l’électricité représente désormais 37 % du mix énergétique industriel, contre 14 % en 1970. Le mouvement est donc bien engagé, « mais encore loin d’être acquis ».
Le frein ? Le coût de l’énergie et la lourdeur des investissements nécessaires à la conversion des procédés.
Même si la France dispose de « l’électricité la plus compétitive d’Europe » — environ 60 €/MWh, a précisé Luc Rémont —, la bataille du gaz et du pétrole reste ouverte. « C’est là que se trouve le plus grand défi : le gaz européen est quatre fois plus cher qu’aux États-Unis. »
Pour l’ancien patron d’EDF, la solution passe par une « décarbonation compétitive », combinant efficacité énergétique, automatisation et électrification ciblée : « Il faut mettre les watts ! » plaisante-t-il.
Et de conclure : « Nous sommes la seule région du monde avec un surplus d’électricité. C’est Versailles ici, mettons les watts ! »
Des freins administratifs au déficit de vitesse
« Notre principal handicap, c’est la lenteur », a martelé Luc Rémont.
Quand une usine sort de terre en 18 mois en Inde, il faut souvent cinq ans en Europe. Une lenteur liée à la superposition de réglementations et de procédures : « Il faut que nous retrouvions cette angoisse du temps qui passe. »
Cette question de la vitesse résonne dans toute la chaîne industrielle. Bpifrance, par la voix de Johan Caux, rappelle que la transition énergétique ne se fera pas sans leviers financiers :
le Plan Climat de la banque publique consacre 35 milliards d’euros sur cinq ans (2023-2028) pour aider les entreprises à électrifier leurs procédés ou à investir dans des alternatives comme la biomasse, la récupération de chaleur ou l’hydrogène vert.
« Le rôle de Bpifrance, c’est de partager le risque avec les industriels, pas de le leur transférer. »
Automatisation : combler le retard français
Sur ce point, les chiffres sont clairs : la France compte 190 robots pour 10 000 salariés, contre 220 en moyenne en Europe.
« La croissance de la robotisation est de 3 % chez nous, quand elle dépasse 11 % dans les meilleurs pays européens », déplore Johan Caux.
Pour Emmanuel Caille, du Groupe Atlantic, il faut « investir massivement dans la modernisation des sites » :
« Notre parc d’automates a 15 ans de moyenne d’âge ! C’est comme si nos usines tournaient encore avec des téléphones d’époque. »
Le groupe, qui a inauguré une nouvelle usine de pompes à chaleur à Chalon-sur-Saône, mise sur la proximité : « Produire là où l’on vend, c’est aller plus vite et mieux comprendre le marché. »
Et sur la digitalisation : « Collecter les données de production en temps réel fait gagner une heure par jour à nos managers », illustre-t-il.
L’humain, l’énergie la plus précieuse
Pour Thomas Huriez, fondateur de 1083, la compétitivité ne peut se réduire à la technologie.
« L’énergie dont on manque le plus, c’est celle des gens. »
Il dénonce la perte de culture industrielle et la dévalorisation des métiers manuels :
« Dans les bureaux, personne n’appelle tous les salariés “employés”. À l’usine, on dit encore “opérateurs”. On ne construit pas la fierté industrielle ainsi. »
Son credo : recréer du désir d’industrie par la proximité, la pédagogie et la culture du geste.
« La répétition, dans l’industrie, c’est comme en musique : c’est le fondement de l’excellence. »
Son entreprise pratique un véritable tourisme industriel, accueille le public dans ses ateliers et pousse la cohérence jusqu’à acheter… des poubelles made in France.
« Chaque achat local crée un double retour sur investissement : économique et symbolique. »
Entre souveraineté et attractivité
Tous s’accordent sur une même ligne : la compétitivité passe autant par la stabilité énergétique que par la désirabilité du métier industriel.
« L’industrie doit redevenir désirable », résume Thomas Huriez.
« Protégeons notre marché, accélérons nos décisions, soutenons l’innovation », ajoute Luc Rémont.
Et Alice Connan de conclure : « Valorisons tous ceux qui produisent en France. La compétitivité, c’est aussi une affaire de cohérence collective. »
De l’énergie au sens du travail, l’industrie française se réinvente.
Mais pour tenir tête aux géants chinois et américains, il faudra conjuguer les trois moteurs de la compétitivité — électrifier, automatiser, digitaliser — sans oublier le quatrième : l’humain.