Il n’y a pas que les pour et les contre de la loi Duplomb.
Il y a aussi tous ceux qui agissent déjà, et l’Auvergne est en pointe. Alors que la France se déchire sur la réintroduction dérogatoire de l’acétamipride et l’assouplissement des contraintes phytosanitaires, une autre voie se dessine dans les exploitations auvergnates.
Ni polémique stérile, ni attentisme législatif : l’expérimentation concrète.
494 produits de biocontrôle autorisés en France, 19 collectifs d’agriculteurs actifs en Auvergne-Rhône-Alpes et un chiffre d’affaires en hausse de 22 points pour les entreprises bio régionales.
Dans cette course vers une agriculture sans pesticides chimiques, l’Auvergne ne se contente pas de suivre le mouvement : elle l’invente. Entre laboratoires à ciel ouvert et startups spécialisées, la région volcanique devient le terrain d’expérimentation d’une révolution agricole silencieuse.
Une cinquantaine de collectifs pour réinventer l’agriculture
Depuis 2016, l’Auvergne-Rhône-Alpes a vu naître une cinquantaine de collectifs “30 000” dédiés à la transition agroécologique. En 2024, dix-neuf de ces groupes demeurent actifs, bénéficiant du soutien financier du plan Ecophyto et des agences de l’eau pour expérimenter et diffuser les pratiques de biocontrôle. Ces collectifs ne se contentent pas de théoriser : ils testent en grandeur réelle l’usage de micro-organismes, substances naturelles et biostimulants sur leurs exploitations.
Le groupe DEPHY-Ferme Légumes BIO Auvergne illustre cette dynamique. Onze maraîchers répartis dans les quatre départements auvergnats travaillent ensemble pour réduire l’usage des produits phytosanitaires classiques et expérimenter des alternatives de biocontrôle.
Cette approche collaborative transforme chaque exploitation en laboratoire vivant, où les échecs et réussites nourrissent l’expérience collective.
Un écosystème entrepreneurial qui essaime
L’innovation ne reste pas cantonnée aux champs. Le Cluster Bio Auvergne-Rhône-Alpes recense quarante-trois entreprises bio et agro qui accélèrent l’innovation et dynamisent l’export lié au biocontrôle. Ces acteurs économiques affichent une santé florissante avec une hausse de chiffre d’affaires de 22 points en 2024, confirmée début 2025.
Cette vitalité économique trouve son expression au salon Tech&Bio de Bourg-lès-Valence, rendez-vous technique et entrepreneurial qui rassemble les champions régionaux du biocontrôle. Actiphyt développe des solutions à base de micro-organismes, Antofénol se spécialise dans les biostimulants, Evolutive Agronomy propose des acariens prédateurs, tandis que Gencovery mise sur la data agronomique et INCérès sur la recherche en extraits végétaux.
Cet écosystème régional exporte désormais son savoir-faire aux niveaux national et européen.
L’accompagnement institutionnel comme catalyseur
Cette effervescence ne doit rien au hasard. La DRAAF, la Chambre Régionale d’Agriculture et le réseau DEPHY accompagnent fermement les collectifs, les agriculteurs individuels et les entreprises pour multiplier la diffusion du biocontrôle et mesurer son impact sur le terrain.
Le Plan Biocontrôle régional coordonne les dispositifs de soutien, offrant incitations financières et techniques aux agriculteurs pour l’adoption de solutions naturelles.
Les Chambres d’agriculture Auvergne-Rhône-Alpes assurent la montée en compétence des conseillers et la formation des agriculteurs sur les produits de biocontrôle, organisant journées techniques et rendez-vous collectifs.
Cette structuration permet de transformer l’innovation ponctuelle en dynamique territoriale durable.
Des labels locaux qui valorisent l’engagement
L’ancrage territorial devient un atout commercial. Les entreprises bio de la région intègrent de plus en plus les labels locaux et équitables, créant un avantage concurrentiel pour les filières de biocontrôle qui valorisent la qualité environnementale et la rémunération des producteurs.
Cette approche “made in Auvergne” répond aux attentes des consommateurs tout en consolidant les circuits courts.
Le pôle de compétitivité Innov’Alliance, dédié aux agro-industries durables et à la bioéconomie, soutient cette montée en gamme en accompagnant la recherche, l’industrialisation et la mise sur le marché de solutions de biocontrôle.
Cette structuration professionnelle permet aux innovations auvergnates de rivaliser avec les géants internationaux du secteur.
Les leviers financiers au service de la transition
La région ne lésine pas sur les moyens. Les subventions pour l’achat de matériels et équipements spécifiques au biocontrôle peuvent atteindre 35% des dépenses éligibles pour les projets de TPE/PME agro. Les crédits d’impôt BIO et dispositifs PAC encouragent cette transition, tandis que les appels à projets “Collectifs 30 000” offrent des financements pluriannuels dédiés aux groupes d’agriculteurs engagés dans la transition agroécologique.
Cette politique d’investissement public génère un effet de levier considérable. Les crédits Écophyto, provenant des agences de l’eau, soutiennent le changement de pratiques sur le long terme, créant les conditions d’une transformation structurelle de l’agriculture régionale.
Un modèle qui inspire au-delà des frontières
L’expérience auvergnate dépasse désormais les limites régionales. La valorisation des success stories, la diffusion de résultats concrets et les démonstrations sur le terrain lors de journées portes ouvertes ou au salon Tech&Bio positionnent l’Auvergne comme référence nationale en matière de biocontrôle. Les pratiques développées ici irriguent d’autres territoires et inspirent les politiques publiques nationales.
Cette reconnaissance s’accompagne d’une montée en puissance économique. Le biocontrôle, qui représente déjà 12% du marché français des produits phytosanitaires en 2024, pourrait atteindre 50% d’ici 2050.
Dans cette course vers l’agriculture de demain, l’Auvergne a pris une longueur d’avance en misant sur l’expérimentation collective et l’innovation collaborative.
Le biocontrôle auvergnat illustre ainsi comment un territoire peut transformer ses contraintes en atouts.
Entre traditions agricoles séculaires et technologies de pointe, entre coopération locale et rayonnement international, la région volcanique prouve qu’une autre agriculture est possible. Reste à savoir si ce modèle saura essaimer suffisamment vite pour répondre aux urgences environnementales et climatiques qui s’imposent à l’agriculture française.
Dans cette course contre la montre, l’Auvergne a déjà franchi la ligne de départ.