Au Sénat, en ce début d’année 2026, l’atmosphère est à la fois studieuse et grave. “Nous avons travaillé dur jusqu’à ce matin pour vous offrir les chiffres consolidés de 2025 en exclusivité”, annonce Antonin Blanquart, directeur général de l’AGS, devant les sénateurs de la délégation aux entreprises. Le constat est sans appel : 2025 est une année record, mais un record dont personne ne se réjouit.
L’AGS a avancé 2,233 milliards d’euros pour garantir les salaires dans les entreprises en défaillance. Et derrière ce chiffre, un signal fort s’impose : l’industrie devient le premier secteur d’intervention en montant.
Défaillances industrielles 2025 : l’amortisseur social face au choc industriel
L’AGS n’est pas un observatoire abstrait. Elle intervient quand les entreprises ne peuvent plus payer leurs salariés. En 2025, 26 500 entreprises ont été accompagnées. “Ce n’est pas un record à proprement parler”, précise Antonin Blanquart, mais on se situe “dans les niveaux extrêmement hauts observés depuis plus de cinquante ans”.
Un point méthodologique est central pour comprendre les chiffres. L’AGS intervient dans environ 40 % des défaillances d’entreprises. Le reste concerne quasi exclusivement des structures sans salarié. “Dès qu’une entreprise se retrouve en défaillance avec un ou plusieurs salariés, nous sommes amenés à intervenir”, rappelle Antonin Blanquart.
Cette intervention se fait dans l’urgence. “Notre engagement de service, c’est d’intervenir en 48 heures pour 80 % des dossiers.” Dans les faits, 99 % des situations sont traitées en moins de cinq jours. Dans un contexte de faillite, ce délai fait souvent la différence entre une crise sociale contenue et un effondrement brutal.
Défaillances industrielles 2025 : pourquoi l’industrie pèse désormais plus lourd
La question centrale est simple : pourquoi 2025 coûte-t-elle si cher ? La réponse de Antonin Blanquart est directe : “L’élément principal explicatif, c’est le poids de l’industrie dans nos interventions.”
L’industrie devient en 2025 le premier secteur d’intervention de l’AGS en montant, sans être le premier en nombre de bénéficiaires. Autrement dit, ce ne sont pas nécessairement plus de dossiers, mais des dossiers plus lourds financièrement. Les emplois industriels sont plus qualifiés, plus anciens, mieux rémunérés, et souvent assortis de conventions collectives plus protectrices.
La comparaison entre 2024 et 2025 illustre ce basculement. En 2024, le dossier emblématique concernait Milee, une entreprise de distribution de prospectus, avec des effectifs importants mais des niveaux de salaire faibles. En 2025, le dossier majeur change de nature. Vencorex, entreprise de chimie implantée en Isère, devient le premier dossier traité par l’AGS.
Sur la seule industrie chimique, l’AGS indique 29 millions d’euros d’avances, dont 20 millions liés au dossier Vencorex. La hausse spectaculaire de 240 % des interventions dans ce secteur s’explique largement par ce cas, même si Antonin Blanquart précise qu’il reste 9 millions d’euros hors Vencorex, signe d’un phénomène plus large.
Indemnités de licenciement : un marqueur social propre à l’industrie
Un indicateur éclaire la nature de la crise industrielle. Dans l’industrie, 33 % des interventions financières de l’AGS concernent des indemnités de licenciement, une proportion nettement supérieure à celle observée tous secteurs confondus.
Pour Antonin Blanquart, cela traduit une réalité sociale précise : des salariés plus anciens, détenteurs de compétences spécifiques, souvent difficiles à reclasser rapidement. “Cela interroge sur le devenir de ces salariés”, explique-t-il, mais aussi sur la préservation des savoir-faire industriels.
Derrière les montants avancés, l’AGS observe une possible érosion de capacités productives à forte valeur ajoutée. Une inquiétude exprimée avec prudence, mais qui résonne fortement à l’heure où la réindustrialisation est affichée comme une priorité nationale.
“C’était prévisible” : l’analyse d’Olivier Lluansi
Invité à réagir aux chiffres, Olivier Lluansi, professeur au CNAM et expert des politiques industrielles, ne se montre guère surpris. “Les résultats observés sur l’industrie étaient hélas prévisibles”, affirme-t-il. Trois facteurs, selon lui, convergent.
Le premier est le coût de l’énergie. Depuis la crise de 2022, même après la décrue des prix, “l’énergie reste plus chère qu’avant”. Olivier Lluansi résume la situation d’une formule parlante : “L’énergie, c’est la sève de l’industrie.”
Le deuxième facteur tient aux politiques publiques. Le passage de France Relance à France 2030 a marqué un changement de cap. Si l’innovation de rupture est nécessaire, Olivier Lluansi souligne que la France accuse un retard structurel dans la modernisation de son outil productif. Or France Relance avait précisément soutenu cette modernisation, là où France 2030 s’est davantage tourné vers l’industrie d’après-demain.
Le troisième facteur concerne la pression concurrentielle internationale, en particulier celle des produits chinois. “Elle était anticipable”, reconnaît Olivier Lluansi, “mais pas dans l’ampleur que nous connaissons aujourd’hui”.
Défaillances industrielles 2025 : une dynamique d’emplois qui s’inverse
Les chiffres prennent une autre dimension lorsqu’on les rapporte à l’emploi. Olivier Lluansi avance un indicateur marquant : le poids des défaillances industrielles, en nombre d’emplois concernés, serait environ deux fois supérieur au poids de l’industrie dans l’économie.
Il rappelle également un effet bien connu des économistes : un emploi industriel crée en moyenne 1,3 emploi de services. En miroir, la destruction d’emplois industriels risque donc d’entraîner des pertes en cascade dans les services liés à l’industrie.
Sur le rythme actuel, Olivier Lluansi estime que l’industrie manufacturière détruit environ 5 000 emplois par trimestre, soit 20 000 par an, depuis plus d’un an. Un chiffre à comparer aux années 2017–2023, durant lesquelles l’INSEE estimait la création d’environ 15 000 emplois industriels par an. “La vitesse de descente est aujourd’hui supérieure à la vitesse de montée que nous avons connue”, résume-t-il.
Prévenir plutôt que réparer : le chaînon manquant
Au fil des échanges, Antonin Blanquart insiste sur un point structurel : la France sait gérer les défaillances, mais intervient trop tard. “Notre système est très curatif”, observe-t-il. La méconnaissance des dispositifs existants par les chefs d’entreprise et la dispersion des acteurs compliquent l’anticipation des difficultés.
Le directeur général de l’AGS plaide pour une meilleure coordination territoriale, voire pour une forme de service public de l’accompagnement des entreprises en difficulté, capable d’agir en amont. Une évolution qui, selon lui, ne nécessiterait pas forcément de moyens financiers supplémentaires, mais une organisation plus lisible et plus efficace.
Une question stratégique ouverte
En conclusion de cette table ronde, Olivier Lluansi élargit la perspective. Les solutions existent, mais leurs effets ne se feront sentir qu’à moyen terme. “Si on démarre aujourd’hui, il faut accepter que les résultats n’arriveront pas avant dix-huit mois.”
Il pose enfin une question de fond : au-delà des filières stratégiques, la France doit identifier ses productions essentielles, celles qu’elle ne peut pas se permettre de perdre sans mettre en danger sa souveraineté économique et sociale.
Pendant ce temps, l’AGS continue d’amortir les chocs. 85 % de ses interventions concernent des entreprises de moins de dix salariés, souvent invisibles médiatiquement. Les défaillances industrielles 2025 ne sont donc pas seulement une série de grands dossiers emblématiques. Elles racontent aussi un tissu économique qui se fragilise par petites ruptures successives, tandis que l’industrie française cherche encore le point d’équilibre entre ambition politique et réalité économique.