Quatre prototypes plantés dans la campagne et une révolution silencieuse qui prend forme sur les lignes à haute tension. Dans le Cantal, à Arpajon-sur-Cère, l’ETI Matière vient de décrocher un contrat de 60 millions d’euros auprès de RTE pour concevoir la prochaine génération de pylônes électriques.
À la clé, une réponse industrielle française à un défi national : celui d’un réseau vieillissant qui doit absorber la transition énergétique tout en résistant à un climat qui se dérègle. Les pylônes électriques Matière incarnent désormais cette mutation discrète mais stratégique.
Un parc vieillissant face à un défi colossal
Le constat est implacable. Avec ses 98 000 pylônes répartis sur l’ensemble du territoire, le réseau de transport d’électricité affiche un âge moyen de 48 ans selon RTE, certains ouvrages dépassant les 80 ans.
Une infrastructure héritée pour une bonne part de l’après-guerre, qui supporte aujourd’hui une triple pression : l’électrification accélérée des usages, l’intégration massive des énergies renouvelables et l’adaptation à un climat de plus en plus violent.
Pour répondre à cette équation, le gestionnaire engage une enveloppe de 24 milliards d’euros consacrée au renouvellement et à la modernisation du parc. Un programme historique qui ne se limite pas à remplacer des structures à l’identique : il s’agit de redessiner, dans les paysages français, l’épine dorsale d’un système énergétique en pleine transformation. C’est dans ce contexte qu’un appel à des acteurs industriels capables d’allier ingénierie, fabrication locale et déploiement opérationnel a pris une dimension stratégique.
Matière, 415 salariés et 13 400 ouvrages au compteur
À Arpajon-sur-Cère, près d’Aurillac, Matière a su saisir cette ouverture. L’histoire commence en 1932, lorsque Louis Matière fonde une entreprise de terrassement et de constructions en béton et métal. Près d’un siècle plus tard, l’aventure familiale est toujours là, désormais dirigée par Marcel et Philippe Matière.
Le groupe compte aujourd’hui plus de 415 salariés, quatre agences en France et cinq sites de production : Arpajon-sur-Cère et Brive-la-Gaillarde pour les ouvrages d’art en béton armé préfabriqué, Charmes et Bagnac-sur-Célé pour les ponts métalliques, complétés par une usine de préfabrication mobile. Aucune délocalisation : la production reste implantée sur le territoire métropolitain.
Sa carte de visite, c’est d’abord celle des ponts. Plus de 13 400 ouvrages signés depuis les origines, et une présence permanente sur quatre continents : Australie, Philippines, Côte d’Ivoire, Algérie, Cameroun, Gabon, République démocratique du Congo, Irak.
Près de 65 % du chiffre d’affaires se réalise à l’international, porté notamment par les ponts métalliques modulaires Unibridge®, produit phare de la maison cantalouse et tête de pont d’un savoir-faire intégré – conception, fabrication, déploiement. Une assise globale qui n’a jamais remis en cause l’ancrage local.
De la travée au pylône : une ETI qui s’invite dans l’énergie
C’est ce socle qui permet à Matière de basculer aujourd’hui sur un nouveau terrain. Le contrat de 60 millions d’euros décroché auprès de RTE marque l’entrée du groupe dans l’écosystème énergétique national. Quatre prototypes de pylônes électriques Matière ont déjà été conçus et installés, jalons concrets d’une diversification industrielle assumée.
Pour cette ETI habituée aux infrastructures de transport, l’énergie devient un relais de croissance hexagonal. Et un signal pour l’écosystème industriel régional : sur le marché des grandes infrastructures françaises, les ETI territoriales reviennent en force, capables de rivaliser techniquement avec les grands groupes tout en garantissant un ancrage industriel local. Un mouvement de fond que la commande RTE vient illustrer de manière éclatante.
Béton, acier recyclé et résilience climatique
Sous l’apparente élégance des nouvelles structures, c’est d’abord une équation technique qui se joue. Les pylônes reposent sur une logique hybride, combinant fondations massives en béton et superstructures métalliques largement recyclées.
Une orientation qu’explique Grégory Passeneau, chef de projet chez Matière, au micro d’ICI Auvergne : “Les avantages sont nombreux : déjà pour le côté écologique, le béton est favorable vis-à-vis du métal. Il y a également le fait que Matière va fabriquer la totalité de ces pylônes en France, donc on réduit la distance de fabrication avec le lieu de pose.”
Le chef de projet détaille les caractéristiques de cette nouvelle génération : “Sur la partie métallique, il y a 80 % d’acier recyclé à l’intérieur. On a des pieds en béton qui vont faire environ 50 tonnes au total, ce qui fait que ce pied-là est beaucoup plus résistant.”
Un parti pris qui répond aux observations de terrain. Tempêtes répétées, canicules, incidents de vandalisme : le réseau subit des pressions inédites. “On a pu voir, notamment avec le changement climatique où on a pas mal de tempêtes, un peu de vandalisme également, que ces pylônes-là seront plus difficilement destructibles”, ajoute-t-il. Au-delà du choix des matériaux, c’est bien la durée de vie et la maintenance des ouvrages qui sont visées.
Pylônes électriques Matière : quand l’élégance devient un argument industriel
Le second pari de Matière se joue sur un terrain plus inattendu : celui de l’acceptabilité. Depuis plusieurs années, les projets de lignes électriques se heurtent à une contestation locale croissante. Impact visuel, artificialisation des paysages, mobilisations de riverains : chaque kilomètre de réseau supplémentaire se négocie dans la durée.
Pour RTE, qui doit accélérer les raccordements liés au déploiement des énergies renouvelables, chaque ralentissement administratif a un coût. Les pylônes électriques Matière jouent ici une partition nouvelle. Courbes inspirées du vivant, silhouettes affinées, intégration paysagère travaillée : le design devient un levier industriel et politique.
Une alternative crédible à la solution des lignes souterraines, jusqu’à cinq à dix fois plus coûteuses selon les configurations, qui permet de concilier acceptabilité, robustesse et maîtrise budgétaire. Le réseau électrique français entre dans une ère où l’esthétique n’est plus un supplément d’âme, mais un argument de déploiement.

Le ministre de l’Industrie à la Souleyrie : la caution de l’État
Le projet a aussi capté l’attention du gouvernement. Lundi 4 mai, Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, s’est rendu à l’usine de la Souleyrie, où sera usinée une partie des nouveaux pylônes commandés par RTE. Sur place, le ministre a salué le savoir-faire industriel local et l’adaptabilité du groupe Matière, qu’il a qualifié de poids lourd économique du département.
“Les fondamentaux de la réindustrialisation du pays sont là”, a-t-il résumé devant les équipes du site cantalou. Une formule qui en dit long sur la lecture politique du dossier : à l’heure où l’État cherche des exemples concrets de tissu productif compétitif et ancré dans les territoires, Matière coche les cases d’une trajectoire industrielle de référence. Pour l’écosystème auvergnat, la visite ministérielle agit comme une reconnaissance nationale d’un savoir-faire jusque-là resté discret.
Une signature industrielle territoriale qui rebat les cartes
Au-delà du contrat, ce que révèle l’attribution à Matière, c’est une recomposition silencieuse de la chaîne de valeur du réseau électrique français. La transition énergétique n’est plus seulement affaire de gigawatts ou de mix décarboné : elle se joue aussi dans la conception fine d’infrastructures appelées à durer plusieurs décennies, à résister à des aléas accrus et à s’inscrire dans des paysages habités.
Sur ce terrain, les ETI industrielles dotées d’un savoir-faire intégré disposent d’un avantage compétitif décisif. Pour le Cantal et plus largement pour l’Auvergne, c’est un signal fort : une entreprise familiale ancrée localement décroche un marché national stratégique, sans abandonner ni son site de production, ni son indépendance capitalistique.
Les pylônes électriques Matière marquent ainsi davantage qu’une innovation technique : ils dessinent un modèle territorial de réindustrialisation, où le savoir-faire d’un bassin rural — fondé en 1932 et toujours dirigé par la famille Matière — se met au service d’un grand chantier énergétique français.