Le mot circule dans la Silicon Valley comme une rumeur de couloir : « permanent underclass », la classe inférieure permanente.
L’idée qu’il ne resterait que quelques courtes années pour accumuler du capital avant que l’intelligence artificielle ne remplace le travail humain — et que les positions sociales ne se figent. Pour toujours.
Cette angoisse, née chez ceux-là mêmes qui fabriquent l’IA, dit quelque chose de notre époque.
Elle mérite qu’on s’y arrête…
Une peur qui saisit les vainqueurs
Le terme n’est pas neuf. Il est apparu aux États-Unis dans les années 1960 pour désigner les ouvriers laissés au bord de la route par l’automatisation d’après-guerre.
Il revient aujourd’hui sous une forme nouvelle, presque millénariste : passé un certain seuil, les riches disposeraient de machines superintelligentes à leur service, quand les autres deviendraient inemployables, réduits à vivre des miettes de l’aide sociale.
Et le plus frappant est de voir qui tremble : des ingénieurs et chercheurs payés un million de dollars par an, à San Francisco, convaincus que la fenêtre se referme et qu’il faut devenir riche maintenant — ou jamais.
Ce n’est pas une élucubration de forum. La journaliste Jasmine Sun, l’une des observatrices les plus écoutées de la culture tech américaine, a enquêté pendant deux mois et demi, interrogé plus de cinquante chercheurs, économistes et responsables politiques.
Sa conclusion, publiée par le New York Times le 30 avril dernier, s’ouvre sur une phrase glaçante : « La plupart des gens que je connais dans l’industrie de l’IA pensent que la personne moyenne est fichue — et ils n’ont aucune idée de quoi faire pour elle. »
Soyons précis : la plupart des économistes ne croient pas à ce scénario extrême, et Sun le rappelle elle-même.
Ce qu’elle documente est plus troublant encore.
Un double discours. En public, les dirigeants de la tech vantent les gains de productivité et les opportunités.
En privé, ils s’inquiètent d’une partie de la population active devenue économiquement obsolète.
Une industrie qui redoute tout bas l’apocalypse qu’elle promet tout haut.
Du géopolitique à l’intime
Ce qui me frappe, c’est que cette panique individuelle rejoue, à l’échelle d’une vie, ce qui se joue à l’échelle du monde. L’économiste et historien Arnaud Orain, directeur d’études à l’EHESS, l’a théorisé dans un essai remarqué, Le Monde confisqué (Flammarion, 2025).
Sa thèse : le capitalisme connaît des phases où domine « le sentiment angoissant d’un monde “fini”, borné et limité, qu’il faut s’accaparer dans la précipitation ». Minerais, énergie, détroits, données : quand les puissants cessent de croire à l’abondance, ils cessent de jouer le libre jeu du marché. Ils ferment, ils stockent, ils confisquent.
Orain identifie trois âges de ce « capitalisme de la finitude » : les XVIe-XVIIIe siècles, la période 1880-1945, et la nôtre, depuis 2010.
Ce qui est nouveau, c’est la descente d’échelle. La finitude n’est plus seulement l’affaire des États et des empires : elle s’est installée dans les têtes.
Chaque ingénieur de San Francisco se vit désormais comme une petite puissance en compétition pour des ressources qui se referment. Nous sommes passés d’une finitude géopolitique à une finitude existentielle.
Une prophétie qui ne demande qu’à se réaliser
Je ne balaie pas cette crainte d’un revers de main. Je redoute même qu’elle se réalise, au moins en partie.
Car celui qui croit le monde fermé se met à agir en conséquence : il accumule de façon défensive, il se désengage du bien commun, il court.
Et ce faisant, il fabrique précisément le monde qu’il redoute. L’underclass permanente est une prophétie qui ne demande qu’à se réaliser — si on la laisse dicter nos choix.
Raison de plus pour s’informer, comprendre, et proposer d’autres modèles. Si ce n’est pour empêcher, au moins pour adoucir.
Jasmine Sun elle-même le dit : une sous-classe liée à l’IA n’est pas une fatalité technologique, c’est un choix de société. On peut décider d’accompagner les transitions, de former, de redistribuer. Ou de ne rien faire.
Une voix inattendue vient d’ailleurs de poser les termes de ce contre-modèle. Le 25 mai, Léon XIV a publié sa première encyclique, Magnifica Humanitas, signée jour pour jour 135 ans après Rerum Novarum — le texte par lequel Léon XIII répondait à la question ouvrière de la révolution industrielle.
Le geste dit tout : à révolution comparable, exigence comparable. Le pape y dénonce la concentration des technologies « entre les mains de quelques-uns » et juge particulièrement insidieuse l’idée que chacun devrait mériter sa propre valeur.
Il appelle à « désarmer » l’IA : non pas y renoncer, mais l’arracher aux logiques de domination et d’exclusion. Qu’on soit croyant ou non, le diagnostic rejoint le nôtre.
Reste une question qui me taraude. Si ceux qui construisent l’IA se comportent ainsi, que savent-ils que nous ignorons ?
Peut-être rien de plus que nous. Mais leur comportement, lui, est une information. Il nous oblige. Car j’ai peur, précisément, que l’IA associée à la robotique ne soit pas complémentaire du travail humain — qu’elle ne l’augmente pas, mais qu’elle le remplace, tâche après tâche, secteur après secteur.
C’est justement parce que cette hypothèse ne peut plus être écartée qu’il faut s’en saisir maintenant : comprendre, anticiper, et bâtir des organisations et des protections où l’humain demeure une richesse qui ne se confisque pas.
La raison voudrait que le monde ne soit fini que si nous décidons de le vivre ainsi. Mais qui peut jurer que la décision est encore entre nos mains ?