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Micro-pousses, fleurs comestibles et aromates : Anne et Fantine reprennent Radix, l’âme végétale des grands chefs auvergnats

  • frederic.coureau
  • avril 11, 2026
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Neuf restaurants étoilés, onze Bib Gourmand, vingt-cinq assiettes gourmandes au Guide Michelin. Le Puy-de-Dôme affiche une densité gastronomique rare pour un département de cette taille. Derrière certaines des assiettes les plus travaillées de la région, une micro-ferme de moins de 500 mètres carrés, nichée à Saint-Jean-en-Val près d’Issoire, produit depuis près d’une décennie les micro-pousses, fleurs comestibles et aromates qui font la différence dans l’assiette.

Depuis avril 2025, deux jeunes agricultrices en ont pris les rênes. Anne Fermi et Fantine Bouchard ont repris le GAEC Radix dans la continuité directe de son fondateur, Chris Kilner. Une transmission soigneusement préparée, soutenue par un prêt d’honneur agricole départemental, qui pose une question simple et concrète : comment une filière de niche survit-elle à son créateur ?

Chris Kilner, l’homme qui a fait pousser les micro-pousses en Auvergne

2016, un Britannique installé dans le bassin d’Issoire décide de cultiver une cinquantaine de variétés de micro-pousses et de fleurs comestibles sous serre et sous lampes, sur une surface réduite, pour des chefs qui ne trouvaient pas ces produits localement.

Chris Kilner n’est pas agriculteur de formation. Il est surtout curieux, têtu, et convaincu que la gastronomie auvergnate a besoin de ce qu’il produit.

Il a eu raison rapidement. Dès 2018, près de soixante-dix restaurants du département se fournissent chez lui. Parmi eux, plusieurs tables étoilées, dont celle de Cyrille Zen. Radix — « racines » en latin — s’est imposé comme la référence régionale sur un créneau quasi inexistant en Auvergne : des jeunes pousses de basilic, coriandre, shiso, moutardes, tournesol ou mizuna, récoltées quelques jours après la germination, concentrant intensité aromatique et précision visuelle dans un volume minimal.

Les fleurs comestibles ont complété la gamme — capucines, bourraches, agastaches, dianthus — pour répondre à la double exigence des chefs : le goût et l’esthétique de l’assiette.

En une décennie, Chris Kilner a construit quelque chose de rare : une marque, une clientèle fidèle, un savoir-faire technique que peu savent reproduire. Et un problème, celui de tous les pionniers : que faire quand vient l’heure de passer la main ?

Une transmission pensée bien avant d’être urgente

Anne Fermi et Fantine Bouchard ne sont pas tombées sur Radix par hasard. À partir de 2024, elles ont travaillé aux côtés de Chris Kilner à la ferme, apprenant les gestes et les rythmes d’une micro-ferme très technique — gestion de la lumière et de l’hygrométrie sous serre, choix variétal, calibrage des récoltes, fréquence des livraisons.

Chris Kilner est devenu leur mentor. La transition s’est faite progressivement, sans rupture visible pour les chefs partenaires.

Cette prudence n’est pas anodine. La confiance d’un chef dans son fournisseur de micro-pousses gastronomiques se construit sur des années. Elle repose sur la régularité, la fraîcheur, la capacité à ajuster une variété ou un calibre en quelques jours. Toute discontinuité aurait pu compromettre des relations commerciales bâties depuis 2016.

La transmission a donc été pensée comme telle, bien avant de devenir urgente. C’est peut-être la décision la plus intelligente de toute cette histoire.

En avril 2025, Anne Fermi et Fantine Bouchard ont officiellement succédé à Chris Kilner à la tête du GAEC Radix. Elles ont conservé la marque, le positionnement, la clientèle. Et elles ont ajouté leur propre vision.

Deux trajectoires, un projet commun

Ce qui rend cette reprise singulière, c’est la complémentarité des deux femmes qui dirigent désormais l’exploitation.

Anne Fermi, née en 1984, est arrivée à l’agriculture après une longue carrière dans les métiers créatifs. Photographe indépendante pendant près de vingt ans, gestionnaire d’un bar-événementiel clermontois, elle a aussi travaillé comme assistante creative director à Clermont-Ferrand.
Cette culture de l’image et de la mise en scène est aujourd’hui un atout direct pour Radix. C’est elle qui construit le récit de la marque, valorise les produits sur les réseaux sociaux, entretient le lien avec les chefs partenaires.

Fantine Bouchard, née en 1993, apporte le regard du terrain.

Elle est au quotidien dans la serre, dans la ferme verticale, dans les parcelles en plein champ — aux semis, à la récolte, à la relation technique avec les cuisines sur les variétés et les volumes. Là où Anne Fermi raconte, Fantine Bouchard fait pousser.

Ensemble, elles ont élargi l’identité de l’exploitation vers ce qu’elles désignent comme une « micro-ferme florale ». La gamme s’est étoffée : aux micro-pousses historiques se sont ajoutées des fleurs comestibles plus nombreuses — dahlias, tagètes, pensées, bourraches — destinées aux chefs, aux pâtissiers, aux glaciers et aux mixologues. La promesse reste celle de Chris Kilner : livraison en direct, fraîcheur maximale, ajustement en temps réel selon les besoins des cuisines.

La micro-ferme qui irrigue la gastronomie auvergnate

Le Puy-de-Dôme dispose, selon Radix, de neuf restaurants étoilés, onze Bib Gourmand et vingt-cinq assiettes gourmandes au Guide Michelin. Ce réseau d’établissements exigeants génère une demande continue pour des ingrédients différenciants, frais et locaux.

Les micro-pousses et les fleurs comestibles répondent précisément à ce besoin : elles apportent couleur, intensité aromatique et signature visuelle que les circuits d’approvisionnement classiques ne peuvent pas fournir avec la même fraîcheur ni la même variété.

La distribution de Radix s’organise sur deux canaux. La vente directe aux professionnels reste prioritaire — c’est elle qui garantit la réactivité et la qualité de la relation commerciale. Le passage par des grossistes et des logisticiens locaux, dont Metro Clermont-Ferrand, permet d’atteindre une clientèle plus large sur l’agglomération et le reste du département.

Chaque assiette photographiée par un chef sur ses réseaux, chaque mention dans la presse gastronomique, renforce la légitimité de la marque auprès de nouveaux clients. La visibilité est ici un levier commercial à part entière.

Le prêt d’honneur, levier discret d’une installation ambitieuse

Derrière la réussite apparente de cette reprise, il y a un financement. Le montage a associé un prêt bancaire classique à un prêt d’honneur agricole départemental, accordé par l’association Initiative Thiers Ambert dans le cadre du réseau national Initiative France.

Ce prêt à taux zéro, sans garantie, a permis de boucler un plan de financement que les seuls capitaux propres des deux repreneuses n’auraient pas suffi à couvrir.

Pour Initiative Thiers Ambert, qui accompagne les créateurs et repreneurs du Puy-de-Dôme, le dossier Radix illustre une convergence de tendances : féminisation de l’installation agricole, développement de filières spécialisées à haute valeur ajoutée, ancrage dans les circuits courts.

Des orientations que les politiques agricoles publiques cherchent à encourager — l’État et Bpifrance ont ouvert en 2025 plusieurs dispositifs d’aide à la trésorerie et à l’investissement agricoles — mais que rien ne remplace au moment décisif de l’installation : un accompagnement humain, un prêt sans garantie, et deux femmes prêtes à prendre le risque.

Ce que Radix dit du territoire

La reprise du GAEC Radix par Anne Fermi et Fantine Bouchard pose, en creux, une question que beaucoup de micro-filières agricoles de niche devront affronter dans les années qui viennent. Que se passe-t-il quand le fondateur part ?

Sans le compagnonnage organisé auprès de Chris Kilner, sans le prêt d’honneur, sans l’engagement des deux jeunes agricultrices sur un métier aussi exigeant, l’outil construit depuis 2016 aurait pu disparaître. Les variétés sélectionnées, les relations avec les chefs, la réputation de la marque — tout cela disparaît avec la fermeture d’une exploitation, et rien ne se reconstruit aussi vite.

À Radix, la transmission a fonctionné parce qu’elle a été anticipée. C’est, pour le territoire auvergnat, une leçon aussi utile que l’histoire elle-même.

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