La Commission européenne veut protéger la sidérurgie, mais à quel prix pour ceux qui transforment l’acier au quotidien ? Derrière les nouvelles mesures européennes sur l’acier, présentées comme un rempart face aux surcapacités mondiales, la Fédération des Industries Mécaniques (FIM) voit se dessiner un risque majeur pour des milliers de PME et d’ETI en aval de la filière.
En Auvergne, où la métallurgie et la mécanique structurent quatre départements entiers, la question résonne d’autant plus fortement. La protection de l’amont ne peut, selon la FIM, se faire au détriment de l’aval.
Mesures européennes sur l’acier : un arsenal protecteur… à double tranchant
Dans le cadre de son « Plan d’action visant à garantir une industrie sidérurgique et métallurgique compétitive et décarbonée en Europe », la Commission européenne a adopté un projet de Règlement qui va profondément remodeler le marché.
Ce texte doit remplacer, d’ici au 30 juin 2026, les mesures de sauvegarde actuelles instaurées en 2019. Il introduit des quotas sur 28 catégories de produits sidérurgiques, assortis d’un droit additionnel de 50 % au-delà des volumes autorisés. Les quotas étant calculés sur la base des importations de 2013, les volumes disponibles chutent de près de 50 %, à environ 18 millions de tonnes.
Pour la FIM, qui regroupe 18 syndicats professionnels et quelque 3 000 entreprises de la mécanique réunies sous la bannière Mecallians, l’impact de ce dispositif va très largement dépasser les frontières des aciéries.
En Auvergne, il touchera autant les grands sites métallurgiques que le tissu dense de transformateurs de métaux, de chaudronniers, de tôliers, de métalliers, d’usineurs ou de charpentiers métalliques qui s’approvisionnent quotidiennement en plats, tubes, feuillards ou profilés.
Quand la protection de l’acier menace la compétitivité des mécaniciens
Les nouvelles mesures européennes sur l’acier interviennent dans un environnement déjà tendu pour les utilisateurs d’acier. La FIM insiste sur le cumul des effets réglementaires. Au-delà des quotas et du droit additionnel, la mise en œuvre du MACF – le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières – va « internaliser le coût du carbone dans les produits sidérurgiques ».
Ce dispositif vise à éviter des distorsions de concurrence entre producteurs européens soumis au marché carbone et producteurs extra-UE, mais il renchérit directement les matières premières.
La fédération rappelle également que les industries mécaniciennes affrontent depuis plusieurs années la Section 232 du Trade Expansion Act américain, qui impose des droits supplémentaires sur l’acier et l’aluminium importés.
Ces mesures américaines avaient d’ailleurs contribué à déclencher les premières mesures de sauvegarde européennes. Les mécaniciens européens se retrouvent ainsi face à une double pression : une protection renforcée en Europe, et une concurrence internationale qui, elle, n’a pas changé de nature.
En Auvergne, cette réalité se lit dans les carnets de commande et les approvisionnements : la hausse des coûts menacerait directement des acteurs aussi différents qu’Aubert & Duval à Issoire, dont l’activité dépend d’alliages spéciaux et de produits métalliques haut de gamme, ou encore les nombreuses entreprises de mécano-soudure, d’usinage ou de négoce autour de Thiers et Clermont-Ferrand, comme Aciers Coste.
Pour la FIM, la protection de la sidérurgie est légitime, mais elle « ne peut se faire au détriment de l’aval ». Protéger l’amont sans préserver les transformateurs et mécaniciens fragilise toute la filière, de l’aciérie jusqu’aux chantiers.

Une hausse du prix de l’acier largement sous-estimée
Le document SWD(2025) 780 final, publié par la Commission, modélise plusieurs scénarios pour évaluer l’impact de ces mesures. Le scénario retenu estime à 3,25 % la hausse du prix de l’acier à l’horizon 2030.
Pour la FIM, cette estimation ne tient pas compte de l’ensemble des législations en cours. Elle souligne en particulier que l’ESPR, le nouveau règlement européen sur l’écoconception des produits durables, pourrait introduire un contenu carbone maximal pour certains aciers. Combinée au MACF et à la baisse progressive des quotas gratuits dans l’ETS, cette exigence pourrait renforcer la pression sur les prix.
La fédération calcule qu’avec un coût du carbone estimé à 100 euros la tonne en 2030 et une réduction de 51,5 % des quotas gratuits, le surcoût du seul MACF serait d’environ 98 euros par tonne d’acier plat.
En intégrant les quotas, elle projette une hausse totale de 125 euros par tonne en 2030, soit une augmentation « de l’ordre de 15,5 % du prix de l’acier ».
Une telle hausse aurait des effets en cascade dans tout le tissu industriel auvergnat : des forges comme la Société Internationale de Forgeage et de Matriçage à Issoire, aux charpentiers métalliques de l’Allier (BATIM, Royer Frères), jusqu’aux entreprises de charpentes et serrurerie en Haute-Loire comme STBB.
Dans ces métiers très consommateurs de profilés et de tôles, quelques dizaines d’euros par tonne suffisent à faire basculer une marge ou à perdre un marché face à un concurrent extra-européen.
La FIM demande une extension de la protection aux produits mécaniciens
Face à cette situation, la FIM formule plusieurs demandes. La principale est d’étendre le projet de Règlement aux produits mécaniciens, afin de préserver les industriels européens d’une concurrence extra-européenne artificiellement plus compétitive.
Elle plaide également pour une vision plus large des politiques publiques, qui tienne compte de toute la chaîne de valeur, de l’acier aux transformateurs, et de leur rôle dans la souveraineté industrielle.
La fédération rappelle notamment que certains produits sidérurgiques sont déjà sous tension, comme les produits laminés plats magnétiques ou à grains orientés.
Pour ces catégories, elle appelle à des exclusions ciblées afin de ne pas accentuer les difficultés d’approvisionnement. Elle souligne aussi que des pays étroitement intégrés au marché européen, comme la Suisse et le Royaume-Uni, demandent des aménagements spécifiques, un point qu’elle relaie au nom des mécaniciens européens.
Ajuster les mesures européennes sur l’acier pour préserver toute la filière
La FIM ne remet pas en cause la nécessité de mesures de défense commerciale ni l’impératif de décarbonation. Elle appelle cependant à ajuster les paramètres techniques du dispositif : gestion annuelle des quotas plutôt que trimestrielle, transfert des volumes non consommés d’une période à l’autre, et simplification de la règle d’origine « melted and poured » pour éviter de bloquer des volumes limités mais essentiels.
Derrière ces propositions, la fédération défend une idée simple : une filière ne se renforce durablement que si chaque maillon avance au même rythme. En Auvergne, où cohabitent grands industriels de la métallurgie, transformateurs de métaux, constructeurs métalliques, mécaniciens et un réseau de sous-traitants très dépendants des prix de l’acier, le débat dépasse largement les frontières réglementaires bruxelloises.
Il touche à la compétitivité quotidienne et à la capacité de toute une région industrielle à rester debout dans la compétition mondiale.