En 2011, Ynsect voit le jour à Paris, portée par quatre scientifiques, soutenue au plus haut niveau par des ministres, des levées de fonds célébrées dans la presse et une méga-usine inaugurée en grande pompe en 2021 à Poulainville, dans la Somme.
En 2018, Invers naît à Saint-Ignat, dans le Puy-de-Dôme. Sébastien Crépieux teste son idée dans son grenier, puis dans un container, puis dans un ancien poulailler...
Quatorze ans plus tard, l’une est en liquidation judiciaire depuis le 1er décembre 2025 après avoir englouti six cents millions d’euros — dont 148 millions d’argent public. L’autre continue de produire, de développer de nouveaux marchés et de signer des contrats à dix ans avec ses agriculteurs partenaires.
Entre les deux, une même filière — celle des protéines d’insectes. Et deux stratégies que tout oppose. Le premier parle le langage de la French Tech. Le second, celui plus rare du bon sens agricole et industriel auvergnat.
L’addition du gigantisme : près d’un milliard d’euros
La faillite d’Ynsect n’est pas un accident isolé. Elle signe l’effondrement d’une thèse sectorielle tout entière. Agronutris, numéro trois français, placée en sauvegarde le 23 janvier 2025 après avoir levé cent millions d’euros.
Le scandinave Enorm Biofactory, cinquante-cinq millions engloutis avant la faillite. Le canadien Aspire Food Group, en faillite également après des centaines de millions investis.
Xerfi a fait l’addition. Matteo Neri, analyste de l’institut, la résume sans fioritures : « À elles deux, Ynsect et Agronutris ont ‘brûlé’ 1 milliard d’euros. »
Le malentendu fatal : confondre industrie et French Tech
Lire la chute d’Ynsect comme un accident industriel serait confortable. Ce serait surtout une erreur d’analyse.
La véritable erreur d’Ynsect n’a pas été de voir grand. Elle a été d’appliquer au vivant les codes du logiciel. Lever six cents millions d’euros avant d’avoir stabilisé un modèle économique. Inaugurer une usine de trente-cinq mètres de haut et 45 000 mètres carrés trois ans avant qu’elle ne produise réellement. Annoncer une capacité de cent mille tonnes par an quand les premiers clients ne sont pas encore livrés.
Cette chronologie est celle d’une start-up SaaS qui parie sur une croissance exponentielle pour rattraper ses coûts fixes. Elle n’est pas celle d’une filière agroalimentaire.
Le problème, c’est qu’une telle gigafactory, quels que soient ses effets d’échelle revendiqués, présupposait des volumes colossaux pour justifier le capex.
Ces volumes ne sont jamais venus — pas dans les délais ultra-courts qu’Ynsect s’était imposés, selon un business plan digne d’une start-up du digital, pas d’une industrie agroalimentaire. L’usine, inaugurée en 2021, n’a commencé à produire sa nourriture animale qu’en août 2024. Trois ans entre la pose de la première pierre et la première tonne vendue : le business plan s’est fracassé sur le tempo réel de l’industrie.
L’ironie est cruelle. Avant de sombrer, Ynsect a elle-même reconnu que les « petites structures modulaires et peu automatisées » fonctionnaient mieux.
Autrement dit, le modèle d’Invers depuis 2018.

À Saint-Ignat, le contre-modèle fonctionne
Sébastien Crépieux n’a jamais cru au gigantisme. Le président-fondateur d’Invers défend une autre matrice : « Je n’ai jamais cru au monumental, mais plutôt au modèle agricole. Celui des éleveurs pour élever le vivant, avec la structuration qui existe déjà dans d’autres productions animales, comme le poulet ou le cochon. »
Il a commencé l’élevage de vers de farine dans son grenier. Puis dans un container. Puis dans un ancien poulailler à Saint-Ignat, dans le Puy-de-Dôme — une trajectoire qui lui a permis de maîtriser chaque étape de production et, surtout, de comprendre le scale-up avant de le déployer à l’échelle d’une filière complète, avec agriculteurs et coopératives.
« Nous avons un mode de fonctionnement inédit. Ici, nous produisons les jeunes larves, puis nous les confions à des agriculteurs sous contrat qui les font grandir. Ensuite, nous récupérons les vers arrivés à maturité et nous les déshydratons avant de les transformer en aliments pour les animaux : croquettes premium pour chiens et chats, aliments pour poules et pour poissons », résume-t-il.
« C’est un modèle vertueux de production de protéines animales, circulaire et rentable pour les agriculteurs. »
Le langage est celui d’un agriculteur, pas d’un startupper. C’est tout le sujet.
Là où Ynsect a levé près de six cents millions d’euros pour tout concentrer sous un même toit, Invers a levé des ordres de grandeur plus modestes : 3,3 millions d’euros en amorçage en 2019 (fonds propres et bancaire confondus), puis une série A de 15 millions d’euros en septembre 2022.
L’architecture industrielle est à l’inverse : un couvoir central automatisé de 4 000 mètres carrés à Saint-Ignat, dédié uniquement à la reproduction et à la production des jeunes larves ; et un maillage prévu d’une vingtaine de bâtiments d’engraissement décentralisés, chez les agriculteurs partenaires.

Le pivot financier tient en un mot : partage
Le principe est simple : chacun investit dans sa partie. Invers porte le couvoir et la transformation ; l’agriculteur porte le bâtiment d’engraissement, souvent complété par une toiture photovoltaïque qui consolide son équation économique, et éventuellement soutenu par des aides régionales selon les projets.
Un atelier d’engraissement de 1 000 mètres carrés représente environ un million d’euros d’investissement. Le montant peut impressionner ; il est en réalité du même ordre que celui qu’exige une filière d’élevage de poules pondeuses.
Rien d’extravagant, donc, pour un bâtiment d’élevage moderne — et beaucoup plus sobre que les standards industriels de la French Tech.
L’immobilier ne pèse donc pas sur le bilan de la start-up. Le modèle ne se casse pas mécaniquement avec la croissance. Il se démultiplie.
Pour éviter le piège de l’externalisation non maîtrisée, Invers s’appuie sur une contractualisation serrée avec ses agriculteurs partenaires. L’agriculteur y gagne la visibilité nécessaire pour amortir son bâtiment.
La start-up, ses investisseurs et ses clients — volailles et oiseaux, petfood premium, aquaculture haut de gamme — y trouvent un volume prévisible, récurrent, contractualisé. Chez Invers, Stéphanie Cailloux, co-fondatrice et directrice générale, tient un discours qui n’est pas celui d’une tech : « Nous avons le respect du vivant. »
Des partenaires ancrés dans l’économie agricole
Le tour de table de la série A illustre cette logique. IDIA Capital Investissement, via le fonds CA Transitions — bras du Crédit Agricole. Agri Impact, géré par Citizen Capital en partenariat avec la Fondation Avril. UI Investissement. Crédit Agricole Centre France. Limagrain. La Banque des Territoires.
Pas un fonds spéculatif. Pas un véhicule de pari exponentiel. Des acteurs ancrés dans l’économie agricole réelle, qui ont signé parce que le modèle ressemblait à ce qu’ils savent financer.
En octobre 2022, Limagrain, Oxyane et Eurea ont officialisé leur investissement commun dans une filière régionale — Invers AuRA. Les trois coopératives, qui fédèrent des milliers d’adhérents agriculteurs en Auvergne-Rhône-Alpes, ne s’associent pas à n’importe quelle start-up.
Elles engagent leur écosystème dans la durée.
En Auvergne, on appelle cela le bon sens
Il y a, dans cette architecture, quelque chose qui ne se lit pas dans un pitch deck. On pourrait appeler cela l’éthos — cette manière qu’ont certaines entreprises d’aligner ce qu’elles disent et ce qu’elles font.
Invers ne proclame pas la révolution alimentaire : elle signe des contrats de dix ans avec des paysans. Elle ne promet pas la disruption : elle produit, livre, rachète la production et remplace, petit à petit, ces protéines dans les filières.
Ses actionnaires ne sont pas des fonds spéculatifs mais des coopératives qui connaissent le temps long parce qu’elles ont des adhérents à servir, pas des rendements à délivrer. C’est une entreprise dont la parole et les actes coïncident.
En Auvergne, on appelle cela le bon sens. Dans la finance, on commence à appeler cela un avantage compétitif.
L’Auvergne au cœur de la souveraineté protéique
Pendant que près d’un milliard d’euros partait en fumée dans les gigafactories françaises, le pays continuait d’importer 3,2 millions de tonnes de tourteaux de soja par an, dont plus de 60 % du Brésil.
À cette dépendance s’ajoute celle des farines de poisson — cible initiale du remplacement par les protéines d’insectes — issues de pêcheries lointaines dont la durabilité est de plus en plus contestée et dont les cours s’envolent au gré des tensions sur la ressource. Dans l’Union européenne, 90 % du soja consommé par les animaux d’élevage est importé.
La France produit un dixième de ses besoins. Le plan protéines végétales national, doté de cent millions d’euros, peine à infléchir la courbe des importations.
C’est dans cette équation que la filière insectes en Auvergne prend son sens stratégique. Non pour se substituer au soja sur les volumes — la différence de coût structurel l’interdit et c’est précisément l’erreur d’Ynsect que d’avoir prétendu le contraire. Mais pour construire une filière protéique locale, complémentaire, rentable pour les agriculteurs, positionnée sur les segments où la valeur paye. Un marché plus étroit que celui visé par les géants déchus — et, surtout, un marché solvable.
La modestie apparente du nouveau leader européen du secteur !
À Saint-Ignat, il n’est pas question de promettre une révolution alimentaire. Il est question de construire une filière, pas à pas, avec des paysans et des coopératives qui connaissent leur métier.
Elle rend l’entreprise viable là où d’autres l’ont voulue spectaculaire, et se sont cassé les dents sur la réalité industrielle.
L’élevage d’insectes en Auvergne n’inventera pas un futur géant en claquant des doigts. Il en construit un — bâtiment par bâtiment, contrat par contrat, à la vitesse du réel.
Pendant que les champions du gigantisme tombent à grand bruit, Saint-Ignat avance dans le silence.
Un silence qui trompe, d’ailleurs : dans l’interprofession des insectes, chez les producteurs européens, le modèle d’Invers est désormais scruté comme l’un des seuls qui tienne la route. L’entreprise est aujourd’hui le premier producteur européen de vers de farine — une position de leader qui ne s’est pas gagnée à coups de communiqués, mais à coups de larves récoltées.
C’est peut-être la vraie leçon de cette affaire : à la fin, ce n’est pas toujours le plus fort qui reste debout. C’est souvent celui qui a su rester fidèle à ce qu’il est.