Chronique de la fraternité, de l’Hermione au porte-avions Lafayette.
Par un descendant direct d’Adrien Fabré, chirurgien-major de l’Hermione
Une chronique de Gilles Flichy
Le 4 juillet 2026, l’Amérique a célébré ses 250 ans d’indépendance.
Ma voix, celle d’un Français ancré en terre d’Auvergne, résonne de l’écho de siècles d’histoire commune, tissés par des hommes dont le sang coule dans mes veines.

C’est l’histoire d’Adrien Pierre Fabré, mon aïeul, chirurgien-major au département de Rochefort racontée par Javier Garcia dans son livre « Le chirurgien de l’Hermione » paru en avril dernier. En 1780, à 24 ans, il embarquait sur l’Hermione, la « frégate de la Liberté », aux côtés du marquis de Lafayette.
Non pour manier le sabre, mais pour soigner. Son coffre de mer ne contenait pas des plans de bataille, mais une pharmacopée sommaire, de la thériaque et des instruments chirurgicaux.
Dans l’entrepont de l’Hermione, loin du tumulte des idées de liberté qui s’écrivaient sur le pont, mon ancêtre a connu l’enfer des amputations à vif, des corps brûlés, des râles dans la pénombre des lanternes — un enfer où l’urgence commandait : mieux vaut perdre le membre que l’homme.
Mais au-delà de cette boucherie, la médecine navale naissante était aussi un acte de fraternité. Le chirurgien soignait sans distinction, matelot ou officier, parfois même l’ennemi blessé, posant sans le savoir les jalons d’un droit humanitaire encore à inventer.
Cette vocation de soin et de passage a traversé les générations. Un siècle et demi plus tard, mon grand-père, Paul Chatinières, docteur en médecine, participait à la conquête pacifique du Maroc aux côtés du maréchal Lyautey — cet autre visionnaire.

Paul Chatinières, qui a sacrifié sa vie à Taroudant aux prises avec une terrible épidémie de typhus, savait que la fraternité ne se gagne pas seulement par les armes.
Puis, dans les années 1950, mon père, l’amiral Marcel Flichy, commandait l’aviation embarquée du porte-avions Lafayette.
Le nom de Lafayette, encore et toujours, comme un fil rouge reliant nos destins.
Visionnaire, il a été l’artisan de l’implantation en Guadeloupe d’un millier de réfugiés Mnongs du Laos fuyant le régime communiste. Cette initiative audacieuse et pragmatique signera la réussite d’un projet à la fois humaniste et stratégique qui s’est concrétisé par un grand succès économique et humain.
Le pari qui a payé
Ce que je retiens de cette généalogie, ce n’est pas seulement une fierté de famille. C’est la preuve, à hauteur d’homme, qu’un pays a un jour parié sur des idées plutôt que sur ses seuls intérêts immédiats — la liberté, l’humanisme, la justice, la fraternité — et engagé pour cela des officiers, des médecins, des marins, sans certitude de retour.
Deux cent cinquante ans plus tard, en tant qu’acteurs économiques et sociaux d’aujourd’hui, nous pouvons regarder ce pari et en tirer cinq motifs de fierté, sans pour autant nous dispenser de lucidité.
Un legs intellectuel toujours vivant. Les mots de la Déclaration d’indépendance doivent beaucoup à Montesquieu, Rousseau et Voltaire ; et le voyage retour a été tout aussi fécond, puisque Lafayette est revenu d’Amérique porteur d’une expérience concrète de la liberté qui a nourri 1789. Ce dialogue sur les droits naturels et le consentement des gouvernés structure encore le vocabulaire démocratique des deux rives.
Un symbole qui a traversé les tempêtes. Offerte par la France en 1886, la statue de la Liberté reste l’image la plus universellement reconnue de cette alliance.
Qu’elle soit aujourd’hui revisitée ou discutée dans le débat politique américain ne fait que confirmer sa force : un objet diplomatique du XIXe siècle devenu totem planétaire.
Une réussite économique par la coopération plutôt que par la seule rivalité. De l’aéronautique à la pharmacie, en passant par le luxe et l’agroalimentaire, l’économie française reste profondément imbriquée dans l’économie américaine — preuve que le pari de 1776 s’est prolongé en interdépendance productive plutôt qu’en simple souvenir commémoratif.

C’est un enseignement direct pour nos entreprises du Grand Clermont : la coopération de long terme crée plus de valeur que la seule compétition.
Un modèle social qui reste une référence de débat. La France a construit un système de protection sociale et de santé qui continue d’alimenter, outre-Atlantique, la discussion sur ce que « fraternité » veut dire concrètement — pas seulement un mot gravé au fronton des mairies, mais une politique publique.
Une tradition d’engagement humanitaire née précisément de gens comme mes ancêtres. Le geste de Paul Chatinières risquant sa vie aux confins du grand Atlas Marocain en proposant aux populations Berbères parfois hostiles, le soin à la place des armes ou celui d’Adrien Fabré soignant marins et ennemis sans distinction préfigure une ligne que la France a portée diplomatiquement jusqu’aux conventions humanitaires et à ses ONG médicales d’aujourd’hui.
Une nuance nécessaire
Ce pari des Lumières n’a pas produit une histoire linéaire ni irénique. La Révolution française a suivi une trajectoire bien plus violente que celle de 1776, et les relations franco-américaines ont connu leurs tensions, hier comme aujourd’hui. La fierté légitime n’exclut pas la lucidité.
Adrien Fabré ne commandait aucun vaisseau, ne signait aucun traité. Pourtant il a traversé l’histoire au plus près, comme un passeur, un souffle discret reliant l’hôpital de Rochefort, les ponts de l’Hermione et la grande histoire atlantique.
De l’Hermione au porte-avions Lafayette, de la médecine navale à l’aviation embarquée, de Rochefort au Grand Atlas marocain, ma famille a été témoin et actrice de cette longue marche vers la fraternité. C’est cet héritage — de soin, de passage, de rapprochement — que je porte, et que je transmets à mon tour, en ce moment anniversaire, aux acteurs économiques et sociaux de notre territoire.
L’auteur
Gilles Flichy est conseil en réorientation professionnelle, président de l’Institut de la Vocation et animateur de l’Interclub économique du Grand Clermont.
Sculpteur sur bois et « metteur en scène dérangeant », il orchestre depuis quarante ans des synergies entre des hommes, des idées et des structures — d’une façon que personne d’autre n’aurait pu inventer à sa place.