Le 24 septembre, Auchan est entré en négociations exclusives avec Lidl pour céder les 17 derniers supermarchés de son réseau encore sans repreneur. Six sont en Auvergne-Rhône-Alpes : trois en Isère, un dans la Drôme, un en Savoie, un en Haute-Loire.
Le groupe nordiste le répète : aucune fermeture. « Le pire, c’est-à-dire la fermeture, a été évité », reconnaît la CFDT. Mais un emploi conservé est-il un emploi sauvé, quand changent l’employeur, le statut et l’offre proposée aux clients ?
266 supermarchés, quatre destins
L’annonce clôt un plan lancé en novembre 2025 sur les 266 supermarchés intégrés d’Auchan. Le groupe se recentre sur ses hypermarchés et redistribue tout le reste.
164 magasins selon Auchan, 167 selon l’Autorité de la concurrence, ont rejoint le 1er octobre A+ Super, une structure commune avec le groupement des Mousquetaires.
Ils passeront sous enseigne Intermarché ou Netto d’ici mai 2027. L’Autorité a autorisé l’opération sans conditions le 3 juillet.
72 autres ont été vendus directement à des adhérents des Mousquetaires. 13 restent dans le giron d’Auchan sous d’autres formats. Les 17 derniers vont à Lidl.
« Avec une solution désormais identifiée pour chacun des 266 magasins intégrés concernés, cette transformation ne prévoit ainsi aucune fermeture », se félicite Auchan.
De Clermont-Ferrand à la Maurienne, toute la région concernée
En Auvergne, la bascule se fait surtout vers les Mousquetaires.
Dans le Puy-de-Dôme, six supermarchés figurent dans le périmètre d’A+ Super : trois à Clermont-Ferrand, boulevard Loucheur dans le quartier Saint-Jacques, boulevard Côte-Blatin et rue des Chanelles, ainsi qu’à Cébazat, aux Martres-de-Veyre et à Besse-et-Saint-Anastaise. Ils deviendront des Intermarché ou des Netto.
Les six magasins promis à Lidl se situent plus à l’est : Vézeronce-Curtin, Saint-Jean-de-Bournay et Villefontaine dans le Nord-Isère, Crest dans la Drôme, Saint-Jean-de-Maurienne en Savoie, Aurec-sur-Loire en Haute-Loire, aux portes de Saint-Étienne.
Les 17 supermarchés cédés à Lidl emploient environ 500 salariés. En appliquant cette moyenne, une trentaine de personnes par site, les six magasins de la région représentent, selon notre estimation, environ 180 emplois.
L’opération Lidl n’est pas conclue. Elle doit encore obtenir l’autorisation de l’Autorité de la concurrence, pour une prise d’effet envisagée au premier trimestre 2027.
« Aucune fermeture », la formule qui ne dit pas tout
La phrase est exacte. Elle ne décrit pourtant qu’une partie de ce qui se joue.
À l’annonce du plan, à l’automne 2025, les syndicats avaient parlé d’un « coup de massue ». Un an plus tard, le ton a changé, sans que l’inquiétude disparaisse.
René Carette, délégué syndical central CFDT d’Auchan, le résume en deux temps. D’abord le soulagement : « Le pire, c’est-à-dire la fermeture, a été évité ». Puis la réserve : sous enseigne Lidl, les salariés auraient « un statut très proche du minimum instauré par la convention collective ».
C’est tout l’enjeu de la bascule. Le poste est conservé, le magasin aussi, souvent l’équipe. Ce qui change, ce sont les avantages qu’un salarié accumule au fil des années chez un même employeur, au-delà de ce que prévoit la branche.
Le contrat suit, les acquis s’érodent ?
Lorsqu’une entreprise cède une activité, les contrats de travail en cours sont transférés au repreneur. Personne n’est licencié du fait de la vente.
Mais les accords d’entreprise du cédant, qui fixent primes, intéressement ou avantages négociés, ne s’imposent au repreneur que pendant une période transitoire. Ensuite, ce sont les règles du nouvel employeur qui s’appliquent.
Pour un salarié entré chez Auchan il y a quinze ou vingt ans, l’écart entre le minimum conventionnel et ce qu’il percevait réellement peut peser lourd. Il ne se voit dans aucun communiqué.
L’emploi est maintenu en nombre. Sa valeur se négociera magasin par magasin, accord par accord.
Le cas des magasins auvergnats est différent. Leurs équipes ont rejoint A+ Super le 1er octobre, un ensemble dont Auchan reste partie prenante. La question n’est pas effacée pour autant : quelles règles s’appliqueront, à terme, à des salariés qui travailleront sous enseigne Intermarché ou Netto ?
Chez Lidl aussi, on s’interroge
À cela s’ajoute un changement de culture. Lors de la reprise de 19 supermarchés Auchan en 2025, Lidl avait prévu pour chaque salarié une formation d’au moins trois mois et une affectation provisoire dans un magasin proche pendant les travaux.
« Nous sommes également pleinement engagés à accompagner les équipes concernées dans cette transition », assurait alors John Paul Scally, président de Lidl France.
L’accompagnement est réel. Il dit aussi l’ampleur du changement : on ne forme pendant trois mois que des salariés dont le métier change.
La réserve vient jusque de l’intérieur. L’Unsa, syndicat majoritaire chez Lidl, a réagi par une formule sèche : « grandir par les murs ne suffit pas ». Reprendre des magasins est une décision immobilière. Intégrer des équipes, avec leur histoire et leurs attentes, est un autre chantier.
Le discount entre par les murs
Car pour Lidl, l’opération est d’abord une affaire d’emplacements. Bruno Caillet, directeur exécutif immobilier de l’enseigne, y voit « une opportunité ».
Un supermarché existant, c’est un terrain bâti, un parking, un flux de clients, des habitudes d’achat. À l’heure où le foncier commercial nouveau est plus difficile à obtenir, racheter un site en activité permet de s’implanter sans construire.
Lidl détenait 7,8 % du marché français en septembre 2026 et vise 10 % d’ici 2030. L’enseigne compte 1 630 magasins et veut en atteindre 2 000 d’ici 2035. Les 19 Auchan de 2025, puis les 17 de 2027, sont autant de raccourcis vers cet objectif.
Plus de pression sur les prix, ou moins de choix ?
Pour les clients, la question est concrète. Un supermarché généraliste, avec ses marques nationales et ses services, laisse la place à un magasin discount au modèle plus resserré.
À Villefontaine, dans l’agglomération du Nord-Isère, l’offre alternative reste abondante. À Saint-Jean-de-Maurienne, au fond d’une vallée alpine, ou à Vézeronce-Curtin, en zone rurale, le magasin repris peut être l’une des rares grandes surfaces accessibles sans long trajet.
L’effet peut jouer dans les deux sens. Un discounter tire généralement les prix vers le bas et oblige les voisins à réagir. Il peut aussi réduire la diversité de l’offre, lorsque le magasin repris était le seul à proposer un assortiment large.
C’est ce que l’Autorité de la concurrence devra examiner, zone de chalandise par zone de chalandise.
Ce que la recomposition dit du commerce régional
Prise dans son ensemble, la fin des supermarchés Auchan redistribue le commerce alimentaire entre deux pôles : le discount et les groupements d’indépendants. Intermarché, Netto et Lidl récupèrent l’essentiel des sites, de Clermont-Ferrand à la Maurienne.
Pour les territoires, la recomposition n’est pas neutre. Le choix du consommateur se resserre. Le salarié change d’enseigne, parfois d’employeur, sans changer de lieu de travail. L’élu local voit l’enseigne de sa commune changer sans avoir été consulté.
Aucune voix locale ne s’est encore exprimée publiquement sur ces magasins : ni représentant du personnel, ni maire, ni chambre consulaire. C’est pourtant à leur échelle que se mesurera le résultat réel de l’opération.
« Le pire a été évité », dit la CFDT. Reste à savoir ce que vaudra, dans deux ans, un emploi conservé pour un salarié qui l’avait construit chez Auchan, et ce que les habitants de Crest, de Cébazat ou de Saint-Jean-de-Maurienne trouveront encore dans leurs rayons.