“Les médicaments alcaloïdes, vous savez ce que c’est ? C’est ce qui sert à endormir le patient avant une opération chirurgicale. On en importe 10 milliards par an. Le matériel de manutention, le levage : 4 milliards. Les petits radars pour les GPS : 1 milliard. Comme ça, je pourrais faire une liste à la Prévert interminable. On y serait encore demain soir.”
Le constat est frontal. Pour Arnaud Montebourg, la question de la réindustrialisation France ne relève pas d’un débat académique : elle est chiffrée, mesurable, massive.
À l’occasion de sa venue en Auvergne, à Olliergues, pour le lancement de la Ferromobile – un service public de transport collectif destiné à remettre en fonction des petites lignes ferroviaires rurales abandonnées – nous avons choisi de revenir sur son diagnostic de l’état industriel et agricole du pays.
Sa présence sur notre territoire est l’occasion de réinterroger l’analyse de l’ancien ministre sur les impasses actuelles de la réindustrialisation France.
L’entretien a été réalisé par Chloé Robert lors de l’événement “La Plage aux Entrepreneurs”, organisé par Les Forces Françaises de l’Industrie (FFI), avec le média partenaire « Les Déviations », créé par Laurent Moisson.
“On a perdu un millier d’usines. On ne les a pas retrouvées”
“Pourquoi ? Parce qu’on a laissé abandonner le tissu industriel et agricole.” Arnaud Montebourg revient sur la crise de 2008-2009 : “On a perdu un millier d’usines. On ne les a pas retrouvées quinze ans après.”
Pour lui, la désindustrialisation n’est pas une fatalité liée à la mondialisation. C’est une absence de stratégie. “Quand vous avez une tempête, vous replantez des arbres. C’est ce que j’ai fait.”
Il évoque les 34 plans de la Nouvelle France industrielle. L’exemple du véhicule à 2 litres reste pour lui symbolique : “Il fallait faire un véhicule à 2 litres. Si on diminue par trois la consommation d’essence, c’est autant de moins qu’on importera.
Imaginez si on avait des véhicules à 2 litres aujourd’hui. Tous ceux qui ne peuvent pas se payer une voiture électrique à 25 000 ou 30 000 euros pourraient remplacer leur voiture.”
Le plan ne survivra pas à son départ. “Mon successeur l’a abandonné. On n’a jamais eu ce véhicule.”
“On importe 98 % de nos amandes”
Son raisonnement ne s’arrête pas à l’industrie. Il s’étend à l’agriculture.
“On consomme 45 000 tonnes d’amandes par an en France. C’est un marché de 300 millions d’euros. On en importe 98 %.”
Il rappelle qu’en 1948, “il y avait 12 000 hectares d’amandiers rien qu’en Provence”. Aujourd’hui, “la Californie a 545 000 hectares. C’est comme si de Perpignan à Metz il n’y avait qu’un seul verger.”
Le diagnostic est simple : “On a abandonné.”
Même constat sur d’autres produits :
“Les pâtes alimentaires, on en consomme beaucoup, on en produit très peu. Les chips et les frites, on fait les pommes de terre mais elles sont transformées en Belgique. Le saumon : un milliard et demi par an, importé à 98 %. L’huile d’olive : incroyable.”
Pour lui, le problème n’est pas technique mais organisationnel :
“Qu’est-ce que c’est que ce pays où les agriculteurs devraient travailler gratuitement ?”
“C’est l’agriculteur qu’il faut servir”
Sa réponse passe par un changement de modèle. “On va aligner les intérêts de toute la filière sur ceux de l’agriculteur. Parce que ce qui compte, c’est l’agriculteur. C’est lui qui doit être servi dans son revenu. Sans lui, on ne se nourrira pas.”
Il parle de la Compagnie des Amandes : “On est transformateur, distributeur et agriculteur. On partage la valeur. On s’associe avec les paysans.”
Aujourd’hui, dit-il, l’entreprise fédère environ un millier d’hectares et s’appuie sur une grande coopérative agricole.
“Je dis tous les jours que je suis associé à 25 000 agriculteurs.”
Sa vision dépasse le cas des amandes :
“On refait. On reconstruit par le bas.”
Réindustrialisation France : “On peut remonter toute l’industrie en dix ans”
Arnaud Montebourg ne parle pas de déclin inéluctable. “On peut remonter en dix ans toute l’industrie du pays.”
Mais à ses yeux, cela suppose un changement d’échelle :
“Il faut investir 30 milliards de plus par an. Trouver 25 000 hectares pour les usines. Former un million de personnes. Aider 25 000 PME à doubler de taille.”
Il ne se place plus dans une logique électorale.
“L’entreprise, c’est concret. Ça rassemble des gens très opposés. La politique, ça divise.”
Mais son engagement reste intact :
“Moi, je m’en occupe à ma petite échelle. J’ai monté 12 boîtes. J’espère que les 12 vont prospérer. J’ai déjà créé quelques dizaines d’emplois.”
Et il conclut sans hésitation :
“S’il y a des gens qui s’en occupent, on va réussir. J’en suis convaincu.”
La réindustrialisation France, pour Arnaud Montebourg, n’est pas un slogan. C’est une méthode. Et un combat qui, manifestement, n’est pas terminé.