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« Il faut arrêter d’emmerder les chefs d’entreprise » : d’Aurillac à Grenoble, la fatigue normative des patrons d’Auvergne-Rhône-Alpes !

  • frederic.coureau
  • octobre 11, 2026
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À Aurillac, le 1er octobre, Laurent Ladoux, président de la CCI du Cantal, a ouvert les Trophées des entreprises par une charge contre les impôts, les contrôles et la bureaucratie, avant de reprendre à son compte une formule prêtée à Georges Pompidou.
Trois mois plus tôt, à Grenoble, la présidente du Medef Isère tenait le même discours. D’un bout à l’autre d’Auvergne-Rhône-Alpes, les représentants patronaux disent la même exaspération. Avec une question en creux : pourquoi une phrase vieille de soixante ans sonne-t-elle toujours aussi juste à leurs oreilles ?

Des trophées ouverts par un réquisitoire

Le cadre se prêtait plutôt aux félicitations. Jeudi 1er octobre, le Centre de congrès d’Aurillac accueillait la 9e édition des Trophées des entreprises du Cantal, la soirée où le département distingue ses entreprises.

C’est pourtant par un réquisitoire que Laurent Ladoux, président de la CCI du Cantal depuis novembre 2021, a choisi d’ouvrir la cérémonie.

« Trop d’impôts, trop de taxes, de contrôles, de règlements, de bureaucratie… Ce n’est pas simple. Il faudra bien que ça s’arrête », a-t-il lancé devant les dirigeants, élus et partenaires réunis dans la salle.

Puis, paraphrasant Georges Pompidou, il a durci le ton : « Il faut arrêter d’emmerder les chefs d’entreprise. On ne peut pas continuer comme ça ! »

Rien d’un écart de langage isolé. La chambre consulaire fait sienne cette colère contre l’accumulation des contraintes qui pèsent sur les dirigeants. Le message engage l’institution, et pas seulement l’homme.

Attentisme, le mot qui inquiète

Au cœur du diagnostic de Laurent Ladoux, un mot : attentisme. Les dirigeants cantaliens seraient « tous dans une phase d’attentisme », a-t-il affirmé.

Pour la CCI du Cantal, le monde économique réclame avant tout de la stabilité et de la visibilité, deux conditions indispensables pour investir et créer de l’emploi.

Le président consulaire n’a pas avancé de chiffres pour mesurer ce phénomène. Le terme dit pourtant quelque chose de précis : non pas des entreprises en difficulté, mais des entreprises qui hésitent. Des projets mis en attente, des recrutements différés, des investissements suspendus à un horizon politique et fiscal que personne ne parvient à lire.

Dans un département qui compte environ 5 790 établissements employeurs et 59 065 emplois, selon les données de la CCI et d’Auvergne-Rhône-Alpes Entreprises, chaque décision reportée pèse.

La chambre consulaire n’échappe d’ailleurs pas elle-même à l’incertitude. Lors de son assemblée générale du 21 mai 2026, elle qualifiait son propre budget de « sous tension mais maîtrisé », en raison d’un prélèvement exceptionnel opéré par l’État.

De Grenoble à Aurillac, la même fatigue normative

La charge cantalienne n’a rien d’isolé. Le 25 juin 2026, au World Trade Center de Grenoble, Sophie Sidos, présidente du Medef Isère, ouvrait la Rencontre des entrepreneurs de France (REF) Isère devant plus de 300 personnes.

Le constat était tout aussi abrupt. « Il faut arrêter de tout réglementer. On n’en peut plus », déclarait-elle, avant de réclamer que l’on cesse « de tout le temps nous contrôler, nous épier, de mettre des normes dans tous les sens ».

La présidente du syndicat patronal isérois avait aussi choisi un indicateur très concret : l’absence de grues dans le paysage grenoblois. « Quand le BTP va mal, tout va mal », résumait-elle, citant pêle-mêle le bâtiment, le transport, l’hôtellerie, la restauration et le commerce.

Deux territoires que tout sépare, la métropole alpine et un département rural du Massif central. Deux institutions différentes, un syndicat patronal d’un côté, un établissement public consulaire de l’autre. Et pourtant, à trois mois d’intervalle, des mots presque interchangeables : trop de normes, trop de contrôles, et l’urgence d’y mettre fin.

Rien n’indique une coordination entre les deux prises de parole. C’est ce qui rend la convergence notable : la même exaspération s’exprime, au même moment, par des voix et des institutions différentes.

Soixante ans que « ça doit s’arrêter »

Reste la phrase qui a marqué la soirée d’Aurillac. En adaptant aux chefs d’entreprise le célèbre « Arrêtez d’emmerder les Français ! » prêté à Georges Pompidou, Laurent Ladoux convoque une plainte vieille de soixante ans, qui visait déjà l’excès de lois et de règlements.

C’est là que sa prise de parole devient plus dérangeante qu’il n’y paraît. Si une phrase des années 1960 décrit encore, aux yeux d’un président de chambre consulaire, le quotidien des dirigeants en 2026, c’est que les promesses de simplification successives n’ont pas convaincu ceux à qui elles s’adressaient.

Pour une entreprise, la norme n’a pas seulement un coût direct, en temps passé et en conseils extérieurs. Elle a surtout un coût d’opportunité. Chaque heure qu’un dirigeant de TPE ou de PME consacre à une formalité est une heure retirée au développement commercial, au recrutement, à l’investissement.

Dans les grands groupes, des services entiers absorbent cette charge. Dans une menuiserie ou un hôtel du Cantal, c’est le patron qui la porte seul.

L’instabilité aggrave l’effet. Une règle contraignante mais stable s’intègre dans un plan d’affaires. Une règle qui change, ou dont personne ne sait si elle changera, gèle la décision. C’est ce mécanisme qui donne tout son sens à l’attentisme invoqué par Laurent Ladoux : moins le poids des normes que l’impossibilité d’anticiper leur trajectoire.

« Il faudra bien que ça s’arrête », dit Laurent Ladoux. La question que pose sa propre référence historique est cruelle : pourquoi cela ne s’est-il jamais arrêté ?

Le contre-pied venu d’Ambert

La soirée d’Aurillac a pourtant porté un second message, presque à rebours du premier.

Grand témoin de cette édition, Xavier Omerin, ancien PDG du groupe Omerin, a raconté le développement du groupe familial spécialisé dans les câbles pour environnements extrêmes. Parti d’Ambert, dans le Puy-de-Dôme, le groupe emploie aujourd’hui 1 700 salariés, dont 300 sur son site historique, pour 300 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Son propos tranchait avec le réquisitoire d’ouverture. « Le projet, le tempérament et l’efficience de l’entrepreneur passent au-dessus de la localisation. Être installé dans un territoire rural est même une force », a-t-il affirmé.

Pour attirer les compétences dans le Livradois-Forez, son entreprise a transformé son recrutement en véritable démarche commerciale : forums, relations avec les écoles, volonté de donner envie aux jeunes générations.

La soirée a ensuite distingué six lauréats : l’hôtel Le Rocher du Cerf, Laumond Menuiserie, El Kafékap, Les Fromageries Occitanes, la Maison Piganiol et Bad’j, coup de cœur du public.

Les deux discours ne s’annulent pas. Ils dessinent la ligne de crête sur laquelle avancent les dirigeants de la région : dénoncer ce qui freine, sans renoncer à ce qui dépend d’eux.

Ce que les patrons attendent désormais de l’État

Ces prises de parole portent un diagnostic, celui des représentants des entreprises. Il reste à le confronter aux réponses de l’État, aux mesures de simplification engagées et à leur effet réel sur le terrain.

Sophie Sidos appelait en juin à se retrousser les manches et à parler en bien du territoire. Laurent Ladoux, lui, a fixé une limite. Entre les deux, une même attente : que la simplification cesse d’être une promesse pour devenir une réalité perceptible par ceux qui produisent, recrutent et investissent.

Soixante ans après Pompidou, les patrons d’Auvergne-Rhône-Alpes ne demandent pas autre chose. Reste à savoir qui, cette fois, signera moins de décrets.

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