Le 12 octobre, l’Assemblée nationale a rendu définitif l’usage des titres-restaurant pour faire ses courses en supermarché, sans le double plafond que réclamaient les restaurateurs. L’Umih dénonce un « titre-caddie ».
Mais ce bras de fer entre restaurants et grande distribution passe à côté d’une autre question : celle des Français qui n’ont jamais eu de titre-restaurant.
Un vote sans double plafond
L’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi du député des Vosges Christophe Naegelen (groupe LIOT) qui réforme les titres-restaurant, par 87 voix pour et aucune contre. Le texte prolonge d’un an la possibilité de payer tous les produits alimentaires avec ces titres, puis la rend permanente à partir de 2028.
Le plafond quotidien, lui, ne change pas. Au 1er janvier 2028, les titres-restaurant seront entièrement dématérialisés.
Le point le plus disputé était le plafond de dépense. Plusieurs amendements, notamment de députés MoDem et Renaissance, voulaient instaurer un « double plafond » : 25 euros pour un repas au restaurant et 10 euros pour des achats en magasin.
Le rapporteur proposait l’inverse : garder les 25 euros pour tous les achats alimentaires et créer un plafond supérieur d’au moins 20 % pour les restaurants. Les députés n’ont retenu aucune des deux options : ni 30 euros au restaurant, ni baisse en supermarché.
Le gouvernement, qui soutient le texte, n’a pas cherché à infléchir le vote. Serge Papin, ministre des PME, du Commerce et du Pouvoir d’achat, a été pendant des années le patron de Système U.
Le matin du vote, sur franceinfo, il a défendu les 25 euros partout. Il souhaitait qu’« on n’entrave pas, qu’on ne diminue pas la possibilité pour les salariés » de dépenser comme ils l’entendent pour leur repas. Il n’avait pourtant pas fermé la porte à un double plafond, à condition qu’il ne fasse pas baisser les montants et que chacun y trouve son compte.
La colère des restaurateurs
L’Umih, première organisation professionnelle de l’hôtellerie-restauration, a réagi le soir même. Pour son président confédéral, le chef Thierry Marx, « Ce vote est un signal désastreux envoyé à toute une profession. »
L’organisation accuse les pouvoirs publics d’organiser le transfert de la dépense des restaurants vers les grandes surfaces. Elle s’en prend aussi à l’alliance entre la gauche et le Rassemblement national, qui a permis ce vote, en prévenant que les restaurateurs s’en souviendront.
Sur le fond, l’Umih rappelle que le titre-restaurant a été créé pour qu’un salarié puisse déjeuner pendant sa journée de travail. Il n’a jamais été pensé comme une carte de paiement pour les courses. Les chiffres de la Commission nationale des titres-restaurant vont dans son sens : la part des dépenses en titres-restaurant qui va à la restauration est passée de 46,5 % fin 2022 à 34,3 % début 2026.
Dès le printemps, Franck Chaumès, président de la branche restauration de l’Umih, résumait la situation : « Notre part de marché glisse vers la grande distribution ».
Le Groupement des hôtelleries et restaurations de France (GHR) défend la même ligne depuis longtemps. Sa présidente, Catherine Quérard, faisait du double plafond une condition sine qua non : 10 euros en grande surface, 25 euros au restaurant.
En face, la grande distribution répond par un argument de principe. Pour la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), les titres-restaurant sont « un avantage social conçu pour le salarié », et non un moyen de garantir le chiffre d’affaires d’un secteur. Elle ajoute que 70 à 75 % des achats en titres-restaurant portent sur des produits directement consommables.
Le pouvoir d’achat, invoqué par tous
Chaque camp défend le pouvoir d’achat. Le ministre parle d’une « mesure de pouvoir d’achat » et de « liberté ». La grande distribution parle de la liberté des salariés. L’Umih retourne l’argument : selon elle, la vraie mesure de pouvoir d’achat aurait consisté à ouvrir le titre-restaurant à davantage de salariés. Elle avance que seuls 15 % des salariés en bénéficient aujourd’hui.
Cette proposition change la nature du débat. Le texte voté ne crée aucun pouvoir d’achat nouveau : il change l’endroit où se dépense un avantage qui existe déjà. Les quelque six millions de salariés qui en bénéficient se partagent 10 milliards d’euros par an. Le montant reste le même ; seul change le fait qu’il aille au comptoir d’un restaurant ou à la caisse d’un supermarché.
Les restaurateurs perdent ce que la grande distribution gagne. Le salarié, lui, gagne en souplesse, mais pas en argent.
Les grands absents du débat
Même si l’on suit la logique de l’Umih jusqu’au bout, une large partie de la population reste en dehors. Le titre-restaurant est un dispositif lié à l’emploi salarié : l’employeur finance entre 50 et 60 % de sa valeur.
Les retraités, les demandeurs d’emploi et les étudiants n’y ont donc pas accès, par définition. Il faut aussi compter les salariés dont l’entreprise ne propose pas de titres.
Or c’est bien l’inflation alimentaire qui a déclenché toute cette affaire. Plusieurs lois se sont succédé depuis 2022 pour permettre ces achats, face à la hausse des prix. Une mesure pensée contre la vie chère est devenue permanente.
Mais elle ne profite qu’à ceux qui avaient déjà l’avantage. Les ménages qui n’ont pas de titre-restaurant, souvent parmi les plus exposés à la hausse des prix de l’alimentation, n’apparaissent ni dans le texte adopté, ni dans les amendements qui ont occupé le débat.
Les organisations de la restauration avaient pourtant ouvert une autre piste. Après le vote de janvier 2025, l’Umih appelait à réfléchir à « la création possible d’un titre alimentaire ». Le GHR évoquait la même année la création, pourquoi pas, d’un titre alimentaire. L’idée était de séparer deux besoins que le titre-restaurant mélange aujourd’hui : déjeuner pendant la journée de travail, et faire ses courses.
Un outil dédié à l’alimentation, financé autrement, pourrait viser d’autres publics que les seuls salariés. Cette piste n’a pas été reprise dans le texte voté.
Le débat a donc été cadré comme un affrontement entre deux secteurs, la restauration et la grande distribution, autour d’une même enveloppe. La question de l’accès à l’alimentation pour ceux qui n’ont pas d’enveloppe du tout est restée hors du champ.
Les commissions, autre dossier en suspens
Les commissions prélevées par les sociétés qui émettent les titres pèsent elles aussi sur les restaurateurs. En commission, Christophe Naegelen reconnaissait que « c’est un vrai sujet », tout en jugeant impossible de les plafonner dans la loi. Un amendement de La France insoumise, qui proposait de limiter ces commissions à 2 %, a été rejeté. Le texte laisse au gouvernement la possibilité de les plafonner par décret.
Rendez-vous au Sénat
La bataille n’est pas terminée. Le double plafond pourrait revenir par amendement au Sénat. L’Umih en appelle aux sénateurs et demande à Serge Papin de soutenir, comme il s’y était engagé selon elle, trois mesures : un plafond plus élevé au restaurant, un plafond distinct pour la grande distribution et un élargissement massif du nombre de bénéficiaires.
Le calendrier est serré : la dérogation actuelle expire le 31 décembre 2026, ce qui oblige le Sénat à agir vite.
Les sénateurs vont arbitrer entre les restaurants et les supermarchés. Il leur reste une question que ni l’un ni l’autre camp ne pose : que propose-t-on à ceux qui n’ont pas de titre-restaurant du tout ?