Le 15 octobre, à l’issue d’une réunion à Matignon, Sébastien Lecornu a annoncé un plan de relance agricole de 500 à 700 millions d’euros pour 2027 et un « pacte Genevard » pour faciliter la transmission des exploitations.
La réponse arrive deux semaines après la session de la Chambre régionale d’agriculture d’Auvergne-Rhône-Alpes, dont les élus ont jugé la situation agricole « historique ». Leur président, Michel Joux, l’avait résumé en une phrase : « L’année 2026 confirme que les crises ne sont plus des événements exceptionnels. »
Si la crise est devenue la norme, une enveloppe de plus peut-elle encore y répondre ?
500 à 700 millions d’euros, et un pacte pour transmettre
Le Premier ministre a réuni ce jeudi plusieurs membres du gouvernement, dont Annie Genevard, ministre de l’Agriculture. Le plan de relance annoncé est encore une fourchette : son montant final dépendra des concertations avec la profession et du débat parlementaire sur le budget 2027. Une partie des mesures figure déjà dans le projet de loi de finances, d’autres viendront par amendements du gouvernement à l’Assemblée nationale puis au Sénat.
Les priorités affichées : des bâtiments d’élevage mieux adaptés à la canicule, un déblocage plus rapide des projets de stockage d’eau et d’irrigation, et « plus de 800 projets d’avenir agricole pour la souveraineté alimentaire », selon Annie Genevard. La ministre ne cache pas l’horizon : l’été prochain « peut être difficile ».
Le pacte Genevard, lui, poursuit un objectif affiché par Sébastien Lecornu : qu’aucune exploitation ne reste sans repreneur. Ses mécanismes n’ont pas été détaillés.
Le Premier ministre a fixé lui-même la règle du jeu : un plan de relance, « pour qu’il fonctionne, il faut vraiment qu’il vienne du terrain ». En Auvergne-Rhône-Alpes, le terrain s’est déjà exprimé.
À La Tour-de-Salvagny, une phrase qui change la nature du problème
Le 29 septembre, la Chambre régionale d’agriculture tenait session à La Tour-de-Salvagny (Rhône). Son président, Michel Joux, ne parle pas d’abord en institution. Éleveur dans l’Ain, il exploite avec trois de ses enfants un GAEC à Lompnas, où il conduit un troupeau d’environ 1 300 brebis commercialisées sous la marque Gigot’Ain, en plus d’une activité maraîchère. Ancien président de la FDSEA puis de la Chambre d’agriculture de l’Ain, il préside la Chambre régionale depuis mars 2025.
Sa formule n’est pas une plainte de plus. Elle déplace le débat. Une crise exceptionnelle appelle une réponse exceptionnelle, ponctuelle, chiffrée, puis on passe à autre chose. Une crise permanente appelle autre chose : une organisation qui l’intègre.
Pour le président de la Chambre régionale, le changement climatique, la volatilité des marchés, les maladies animales et la concurrence internationale forment désormais le cadre ordinaire de l’activité agricole. D’où la demande des élus : des mesures d’urgence, oui, mais surtout un plan d’adaptation des exploitations. Michel Joux l’a dit sans détour : les agriculteurs attendent « des solutions extrêmement concrètes ».
« Jamais vu » ou « plus exceptionnel » : deux mots pour une même saison
Le même automne, deux responsables agricoles de la région n’emploient pas les mêmes mots, et la nuance compte au moment où l’État arbitre ses moyens.
À la veille du Sommet de l’Élevage, Patrick Bénézit, éleveur dans le Cantal et président de la Fédération nationale bovine, décrivait la sécheresse ainsi : « Nous sommes en train de vivre une situation exceptionnelle, du jamais vu dans notre pays. »
Michel Joux, lui, affirme que l’exceptionnel est devenu la règle.
Les deux constats ne se contredisent pas sur l’intensité de la crise. Ils divergent sur sa nature. Si 2026 est un accident, l’enveloppe d’urgence est la bonne réponse. Si 2026 est un avant-goût, elle ne fait que repousser le problème d’une saison.
De la Drôme au Cantal, des chiffres qui ne laissent pas de place au doute
Sur le terrain, les organisations agricoles de la région décrivent la même réalité, chacune avec ses données.
Dans la Drôme, Jean-Pierre Royannez, président de la Chambre d’agriculture, pose le décor : « L’été 2026 est l’été le plus chaud jamais enregistré. » Sa chambre a interrogé 285 agriculteurs. 60 % d’entre eux envisagent d’arrêter leur activité. Avec les 1,6 million d’euros de l’aide d’urgence de l’État, la chambre pourra soutenir 350 à 400 exploitations sur les 5 200 du département, à hauteur de 4 500 à 5 000 euros chacune. Environ 200 exploitations, dont le déficit de trésorerie dépasse 100 000 euros, ne seront pas aidées.
En Haute-Loire, Nicolas Merle, président de la FDSEA, chiffre les pertes d’herbe et de maïs ensilage à plus de 50 %. Le fonds de résilience y représente à peine plus d’un million d’euros, pour 600 à 700 exploitations à 1 500 ou 2 000 euros chacune. Mi-septembre, il prévenait : « Pas la peine que les ministres se déplacent au Sommet de l’élevage sans annonces ! »
Dans le Cantal, Mathieu Théron, président de la FDSEA, évoquait dès le mois d’août des pertes de 45 à 50 % sur le département. Lors d’une réunion d’éleveurs, la quasi-totalité des quarante participants a indiqué envisager une réduction de son troupeau. « Cette réaction traduit une réalité que l’on voit monter partout sur le territoire », commentait-il.
Au Sommet de l’Élevage, David Chauve, président de la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes et de la Chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme, résumait la frustration à propos du plan sécheresse de l’État : il « n’est pas de l’argent frais injecté directement dans les fermes ».
En Ardèche, Aurélien Mourier, président de la Chambre d’agriculture, pointe un autre angle mort : seuls 20 % des agriculteurs sont assurés. Il réclame une réforme du système assurantiel et un plan pour anticiper les aléas climatiques.
Le vrai sujet : la trésorerie d’aujourd’hui contre l’investissement de demain
C’est ici que la formule de Michel Joux prend tout son poids économique face à l’annonce du 15 octobre.
Une aide d’urgence finance une trésorerie déjà consommée : le fourrage acheté, les cotisations reportées, le découvert à combler. Elle permet de passer l’hiver. Elle ne finance pas la transformation d’une exploitation pour qu’elle encaisse mieux le prochain été.
Or l’investissement d’adaptation, qu’il s’agisse d’un bâtiment, d’une réserve d’eau ou d’un changement d’assolement, se décide sur dix ou quinze ans. Il suppose une visibilité que des enveloppes annuelles, votées au rythme des crises, ne donnent pas. Les priorités affichées par Matignon vont dans le sens de l’adaptation. Leur effet dépendra de la part de l’enveloppe qui leur reviendra réellement.
Les chiffres de la Drôme disent la même chose autrement. Quand 200 exploitations sont exclues de l’aide faute d’être jugées viables, et que 60 % des exploitants interrogés envisagent d’arrêter, l’urgence ne se mesure plus seulement en euros versés. Elle se mesure en exploitations qui ne seront plus là pour investir.
La décapitalisation des troupeaux évoquée dans le Cantal relève de la même logique. Une vache vendue pour passer l’hiver, c’est un capital productif qui disparaît et qui ne se reconstitue pas en une saison.
Transmettre, oui, mais quelles fermes ?
C’est là que le pacte Genevard rencontre le diagnostic des chambres. Faciliter la transmission est une réponse de long terme, cohérente avec l’idée d’une crise devenue structurelle.
Mais une exploitation se transmet d’autant mieux qu’elle est rentable, assurée, équipée pour le climat qui vient. Le pacte ne produira ses effets que si les exploitations à reprendre restent viables d’ici là. Sans adaptation, la transmission risque de porter sur des fermes fragilisées, que peu de repreneurs voudront assumer.
Reste à savoir si les 500 à 700 millions d’euros annoncés le 15 octobre serviront à reconstituer les trésoreries de l’année écoulée, ou à préparer les exploitations aux étés qui viennent. Michel Joux a déjà posé la question à sa manière : si les crises ne sont plus des événements exceptionnels, les réponses ne peuvent plus l’être non plus.